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mauvaisesnouvelles
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Bonjour et bienvenue sur mon nouveau blog littéraire. Je vais continuer ici ma série de nouvelles qui, je l espere, vous plairont. N'hesitez pas à ecouter les petits intermedes musicaux proposés en fin d'articles. Oubliez votre télévision un moment, fermez la porte à double tour, et entrez donc dans le monde de ces personnages qui peuplent ces mauvaises nouvelles. Bonne lecture. Travis
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Catégorie :
Blog Livre
Date de création :
01.04.2008
Dernière mise à jour :
25.06.2008
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Nouvelle

Au clair de lune

Posté le 05.05.2008 par mauvaisesnouvelles




Au clair de lune



Au clair de lune, je regarde le ciel et ses étoiles.
Et déjà mon esprit est ailleurs.
Quand mes pensées s’envolent vers un passé qui me semble si lointain.
Quand mon cœur pleure de ne plus pouvoir s’apaiser.
Je scrute l’horizon, et je me demande quand tout cela va bien pouvoir cesser.
Qu’est-ce qui ne tourne pas rond ? Je suis jeune, en bonne santé.
J’ai une situation stable, un logis à mon nom.
Je profite du confort d’une petite vie tranquille de privilégié.
Mais pourtant, j’ai cette sensation si terrible. Ce trou vide et noir.
Cet abîme dans lequel je tente de ne pas m’effondrer.
Un seul être vous manque et tout est dépeuplé disait Lamartine.
Alors c’est peut-être pour cela. Pour cela que le monde ne ressemble plus à ce qu’il était.
Les oiseaux ne chantent plus au petit matin. Les gens ne vous sourient plus.
Ou bien peut-être est-ce simplement parce que vous, vous ne leur souriez plus.
Quand ce trou noir s’insinue dans votre tète, plus rien n’a la même saveur.
Le soleil ne vous réchauffe plus, il vous abîme les yeux.
La foule ne vous amuse plus, elle vous révulse.
Au clair de lune, je regarde tout en bas, ce petit monde agglutiné sous mon balcon.
Tous ces gens si seuls et si tristes, tous ceux qui croient ne pas l’être, tous ceux qui le seront.
On vit et on meurt seul mon ami.
Tout juste peut on espérer un sursis. Une heureuse aventure.
A croire que celle-ci durera une éternité. Le temps ne compte plus.
Les minutes, les heures passent, et l’on ne se rend même plus compte que la journée est finie.
Ca, c’était avant. Car aujourd’hui, mes journées sont longues.
Très longues.
Trop longues.

Quand je l’ai rencontrée, elle, il y avait quelque chose de différent.
Cette drôle de sensation qui pourrait vous faire croire que vous avez attrapé le virus.
Je préfère ne plus le nommer.
A-t-il encore une quelconque signification quand de parfaits hypocrites l’emploient à tort et à travers ?
A-t-il encore un sens quand vous réalisez que oui, c’est bien vrai, tout a un début.
Et tout a une fin. Une fin que l’on n’a pas toujours souhaitée.
A se dire que la vie ne vous aime pas tant que ça.
Chercher un sens à tout cela, le pourquoi du comment, après tout à quoi bon ?
Nous sommes faits ainsi, voila tout.
Condamnés mais toujours bercés par l’illusion de la liberté.
Entravés par les chaînes de ce virus qu’on s’efforce d’attraper pour qu’il nous dévore l’âme et éteigne le semblant de flamme qui subsistait en nous.
Quand je l’ai rencontrée, elle, j’ai cru que c’était possible.
Quand j’ai vu Lisa, je me suis dit pourquoi pas. Pourquoi pas moi.
Au clair de lune, je repense à tous ceux qui ont fait ce choix, à tous ceux qui ont succombé l’espace d’un instant à cette impression.
A ces foutus sentiments.
Et je revois mes amis, je les revois dans ma tète car en vrai je ne les revois plus vraiment.
Chacun fait sa vie, chacun mène sa barque sur les eaux troubles de la relation à deux.
Et je me dis que je ne les connais plus vraiment, ceux qui ont emprunté cet estuaire et voguent vers un océan de calme plat.
Tout du moins est-ce l’impression que cela donne.
Qui sait ce que recèle la part d’ombre de chacune de ces disparitions ? Un bonheur sans nuages, une entente faite de concessions à sens unique.
Après tout, chacun peut y trouver son compte.
Chaque âme égarée peut trouver le salut par la seule compagnie de l’autre.
Chacun de ces individus que je ne côtoie plus que par intermittence a peut-être trouvé une alternative idéale à l’amitié.
Mais j’ai du mal à y croire.
Surtout aujourd’hui.

Lisa n’aimait pas l’homme que j’étais devenu.
Ou bien elle n’aimait plus celui que j’étais resté.
Je ne sais pas vraiment.
Etait-ce elle qui avait changé ? Etait-ce moi ?
Tout paraissait si évident dans sa tète.
Si clair. Si limpide.
Mais pour moi, tout n’était que chaos et confusion.
J’avais beau essayer de comprendre, de la comprendre, elle.
Tenter de reconstituer les pièces du puzzle .
Il n’y avait rien à faire.
Plus je remuais tout cela dans ma tète, et moins je comprenais.
Je ne parvenais pas à assimiler ce fait établi. Comment tout avait pu se dégrader à ce point ?
Il fut un temps, pas si lointain, ou le simple fait de nous tenir la main semblait nous remplir de joie.
Le simple fait d’être ensemble. Sans rien à dire, ni rien à faire.
Juste ça. Etre ensemble.
Mais ce simple état de fait, cette union des corps et d’esprit, c’était fini.
L’un de nous avait brisé cette magie ; l’un de nous n’en voulait plus.
Il fallait bien s’y résoudre, oui. La page était tournée.
Il n’y avait rien à faire…
Mais la page, elle était avant tout tournée pour elle.
J’avais du mal à refermer le bouquin. Et quand je fermais les yeux, je ne pouvais m’empêcher d’en voir les illustrations.
Tout cela est d’une logique implacable : essayez de toutes vos forces de ne plus penser à quelque chose, ou à quelqu’un.
Pensez à ne pas penser.
On connaît tous le résultat : l’inverse parfait de l’objectif visé.
Essayez d’oublier, et vous penserez à tous ces moments passés ensemble.
Essayez de ne plus vous poser de questions, et vous vous en poserez mille autres.
La lutte semble perdue d’avance.
Etait-ce elle ? Etait-ce moi ? Qu’ai-je donc pu dire ? Qu’ai-je donc pu faire ?
Si seulement je m’étais montré infidèle, j’aurais pu comprendre.
A dire vrai, cette nature humaine qui nous pousse à vouloir toujours plus semblait m’avoir abandonné.
Elle seule me suffisait.
Aujourd’hui, mes seuls regrets me tiennent compagnie.
Tout est fini.
Il me faut faire une croix sur ce tourbillon qui a emporté mon âme.
Accepter l’inacceptable. Réaliser sans vraiment comprendre.
Au clair de lune, je revois cet instant qui semble avoir duré une éternité.
Lisa m’a expliqué. Elle m’a livré sa version des faits.
Mieux vaut aujourd’hui, que de souffrir davantage demain.
Lisa m’a quitté. Lisa ne m’aime plus.
Je la croyais volontiers. Les sentiments, ça ne se contrôle pas.
Ca vous emporte au détour d’un chemin qu’on a cru bon de vouloir emprunter.
Vouloir enfin savoir ce qu’était cet étrange phénomène qui rend les gens stupides et ivres de bonheur.
On sait bien que l’issue est souvent tragique. Mais tant pis.
On essaye. Est-ce que ça en valait la peine ?
Certainement.
Peut-être pas.
Bien sur que si. Bien sur que non.
Je ne sais pas vraiment.
Et j’avais beau essayer de comprendre, de la comprendre, elle.
Au fond, je n’ai compris qu’une seule chose : Que mon cœur saigne, et qu’elle ne reviendra plus. Car le constat était, est, et restera le même.
Il n’y avait rien a faire…
Sinon attendre.
Et espérer un jour nouveau, retrouver cette sensation unique.
La retrouver.
Ou pas.



FIN




Son associé au billet :



--

Avant qu'il ne soit trop tard

Posté le 01.04.2008 par mauvaisesnouvelles
- « Avant qu’il ne soit trop tard… Je dois t’avouer quelque chose… »
Voilà. Nous y étions.
Plus moyen de se voiler la face.
Plus moyen de se dérober.
- « Ne dis pas ça… Les docteurs t’ont conseillé de…
- Je me fiche de ce qu’ils ont dit ! Ils savent très bien comment tout cela va se terminer.
Je le sais très bien moi aussi. Il n’y a plus que toi qui ne veuille accepter la réalité… »
La réalité…Quelle réalité ? Celle que je crois vivre depuis des années ?
Celle que je m’efforce de condamner, à grands renforts de pilules qui rendent joyeux.
Je ne sais plus si je veux être confronté à la réalité. J’y ai si souvent échappé.
Passé un moment, passé certaines limites, qu’est ce que la réalité ?
Est-ce celle que la plupart des gens considèrent comme telle, ou bien est-ce celle qui occupe la majeure partie de votre vie… Je ne saurais dire.
- « Je ne veux pas que tu t’en ailles… Je n’ai plus que toi…
- Je sais… C’est ce dont je dois te parler. »
Je m’en doutais tu sais. Je m’en doutais, « maman ».
Nous n’avons pas eu que des jours heureux.
Nous n’avons pas eu beaucoup de jours tout court.
J’ai cru que j’allais m’y faire. Mais le temps passe.
Les questions restent.
- « Je t’écoute…
- Ta vraie mère… ta mère biologique… Elle s’appelle Karen.
Karen Swanson. Elle vit ici, dans cette ville.
Je sais que nous n’avons jamais abordé le sujet. Je sais aussi que tu as toujours su.
J’aurais aimé pouvoir t’en parler davantage, mais… »
Je sais. Les heures, peut-être même les minutes sont comptées à présent.
Alors on va droit à l’essentiel. C’est ainsi que j’ai tenté de mener ma vie jusqu’ici.
Foncer. Aller tout droit. Ne jamais se retourner, ne jamais se poser de questions.
Mais voilà, 25 années se sont écoulées depuis qu’une femme a accouché de moi et m’a abandonnée.
25 années qui m’ont donné le temps de réfléchir, d’enterrer des milliers de questions qui aujourd’hui refont surface.
Et je pense avoir besoin de réponses. Au moins l’une d’entre elles.
Pour continuer à avancer.
Parcourir ce foutu chemin de la vie.
- « Je te remercie, « maman ». Tu en as déjà beaucoup fait pour moi. »
C’était déjà ça de pris. Au moins quelqu’un qui se souciait de ma vie.
De qui j’étais, ce que je faisais, vous savez, les trucs banals.
Les raisons d’être par exemple.
Et sinon ?
Sinon, vous êtes entourés d’un vaste réseau plus ou moins étendu, de ce que l’on peut appeler des amis, des collègues, des connaissances.
Autant de gens sur lesquels l’on croit pouvoir compter un jour.
Le temps file, et les illusions avec. Ceux qui auraient du être présents ne le sont pas.
J’étais seul ce jour-là à veiller ma « maman », à accompagner ses derniers instants.
Son cancer allait l’emporter et laisser ce petit connard de 25 balais seul au monde.

Un petit conseil en passant.

N’attendez rien des gens.
Ils vous le rendront bien.



Avant qu’il ne soit trop tard



Je quittai ce sinistre mouroir aux murs blancs que d’aucuns appelaient « hôpital ».
Je n’avais rien contre ceci dit, il parait que beaucoup ressortent en meilleur état qu’ils n’y sont rentrés.
Mais cet endroit me filait la nausée. Je n’y avais que des mauvais souvenirs.
Contusions. Plaies. Hémorragies. Et aujourd’hui, cancer en phase terminale
Je quittai ces lieux le cœur lourd, car nous y étions rentrés ensemble, et elle n’en sortirait plus jamais.
Un chapitre de ma vie venait d’être clos, mais je crois que je ne réalisais pas encore très bien.
C’est étrange en un sens.
On se surprend parfois à verser une larme devant un film au cinéma ou bien n’importe quelle série télévisée à la con.
Une romance condamnée, une mort violente ou un suicide passionnel.
Autant de drames qui vous clouent au fauteuil et vous titillent les glandes lacrymales.
Autant de destins brisés qui vous renvoient à vos propres craintes et vos pires cauchemars.
Mais voila, quand cela arrive dans la vie réelle, tout est différent.
Il n’y a plus de flash-back, plus de caméra plongeante.
Plus de violons, ni de musique larmoyante.
Non, il n’y a plus que la sinistre réalité.
Vous perdez un être cher, et vous vous surprenez à ne pas pleurer.
Quelle sorte d’être humain suis-je donc pour m’émouvoir devant un drame joué par des comédiens qui simulent la vraie vie, quand la vraie vie ne me touche même plus ?
Ce n’est que plus tard que j’ai compris.
L’effet n’est pas le même.
Vous aurez tôt fait d’oublier ce film qui vous a foutu le cafard. Tout au plus une heure ou deux après la projection.
Mais dans la vie réelle, c’est bel et bien différent : vous ne comprenez pas tout de suite ce qui vient de se passer.
Le cerveau a bien enregistré l’information, certes. Mais le cœur n’a pas encore été touché.
Et quand l’information est transmise, c’est là que ça fait vraiment mal.
Des jours, des semaines, des mois plus tard, vous sentez la blessure en vous.
Vous savez qu’elle est présente, et qu’elle ne guérira pas avec du Mercurochrome.
Pas même avec des anxiolytiques ou n’importe quelle drogue un peu plus puissante.
Non, cette blessure va rester et faire partie intégrante de votre être, jusqu’à la fin de votre vie.
On peut parfois la dissimuler, peut-être même l’oublier un certain temps, mais elle ressurgit toujours dans les pires moments.
Vous ne pouvez pas éteindre la télévision. Car il s’agit là du film de votre vie.
Et la mienne ressemble de plus en plus à un mauvais film de série B.
Putain, qu’ai-je donc fait pour mériter ça ?

Je désirai maintenant revenir à la source de tout cela. De mon existence.
Qui donc était ma mère, et pourquoi elle n’avait pas voulu de moi.
Peut-être que sa réponse m’aiderait à y voir un peu plus clair, à savoir enfin qui j’étais réellement.
Je ne connaissais même pas mon prénom. Ma mère adoptive m’avait baptisé Sean, en hommage à son acteur préféré.
Mais mes amis me surnommaient « Sick boy », comme le personnage dans Trainspotting.
A part la couleur des cheveux, il est vrai que je correspondais assez au personnage.
Le branleur je-m-en-foutiste dans toute sa splendeur.
J’allais de petits boulots de merde en entretiens d’embauche ratés, de squats chez des amis à des retours inopinés chez ma « mère ».
Pas de sens profond dans ma vie.
J’avais pourtant regardé « Le Sens de la vie » des Monthy Python plusieurs fois, mais je n’y avais pas trouvé la réponse.
La question est : vais-je encore déblatérer un parfait tissu de conneries ou tenter de philosopher vainement sur le sens de mon existence.
Je dirais que nous ne sommes pas là pour ca.
Je dirais qu’il est temps d’aller faire un saut au bar-tabac le plus proche.

- « Sick Boy ! Comment va ta mère vieux ? »
Fallait forcément que quelqu’un mette les pieds dans le plat aujourd’hui.
Et fallait forcément que ça tombe sur ce gros niais.
- « Pas terrible, elle est morte. »
Comment casser l’ambiance en 10 leçons par Sean l’anonyme.

Pendant que Thierry se confondait en excuses et que je faisais semblant de l’écouter,
je remarquai la présence d’une charmante jeune fille dont le visage m’était familier.
J’essayai de me rappeler ou je l’avais vue, quand le tenancier m’interpella.
- Désolé pour ta mère Sick Boy… un Marlboro comme d’habitude ?
- Comme d’habitude dude…
J’allais m’asseoir sans quitter la demoiselle des yeux, tout en allumant ma première clope depuis cinq minutes.
On ne peut pas dire que ma consommation était très raisonnable ces temps-ci.
A ce train-là, je rejoindrais ma « mère » d’ici 4 ou 5 ans si je continuais à enchaîner les clopes de cette façon.
Là était tout le dilemme : un drame, un coup du sort, et la première chose qui vient à l’esprit d’un fumeur, c’est d’allumer une cigarette.
Un accélérateur de cancer comme disent les amoureux da la vie.
Et dès que vous en grillez une, vous vous sentez encore plus déprimé qu’avant : vous êtes entourés de regards inquisiteurs qui ne sont pas décidés à laisser votre conscience tranquille.
Tous ces heureux non-fumeurs qui pensent qu’on arrête la clope comme on arrête le chocolat.
A propos du chocolat, une anecdote amusante : saviez-vous que sa consommation entraîne une nette production d’endorphines, qui donneraient la sensation d’être amoureux ?
Je m’étais souvent posé la question de savoir pourquoi les mecs qui veulent tirer leur coup offraient du chocolat : c’est pourtant clair, c’est une drogue bien moins chère que le GHB et qui plus est, parfaitement légale…
Fin de la parenthèse.
Je fumais donc ma 30e clope de la journée, et je repensai à tous ces ignorants qui font la morale à longueur de journée aux drogués que nous sommes.
Ont-ils une simple idée de la dépendance que cela entraîne ? A vrai dire, ça m’étonnerait.
Ils pensent que c’est une simple question de « volonté » : Dans ce cas j’ai envie de dire aux gros d’arrêter de manger, aux vieux d’arrêter de faire leurs courses aux heures de pointe.
Amusez-vous à faire ce genre de remarques.
Amusez-vous à critiquer une femme sur son poids, amusez-vous à balancer sur les vieux qui refusent de mourir et coûtent une fortune à la Sécurité sociale.
Observez les réactions.
Vous êtes un salaud, un immoral profond.
Qui plus est, si vous fumez.

Trêve de digressions.
La mémoire m’était revenue comme une érection devant un film de Clara Morgane.
La jeune fille assise au fond de la salle n’était autre que la copine du dealer que j’étais allé voir il y a 15 jours. Enfin une heureuse coïncidence dans cette foutue journée de merde.
- « Salut, je m’appelle Sean et je connais ton mec, Dunstan.
J’imagine que t’es pas censée avoir de la marchandise sur toi, mais j’ai comme qui dirait un besoin press…
- Coke ? Héro ? Exta ? »
J’aimais les filles directes. Inutile de perdre son temps en bavardages inutiles.
La demoiselle m’entraîna dans une impasse à quelques rues d’ici, et me donna une douzaine de pilules d’ecstasy en échange de quelques billets couleur saumon.
- « A ta santé bonhomme !
- Merci princesse… »
Je ne tardai pas à gober ma première pilule. Aujourd’hui plus que n’importe quel jour, j’avais vraiment besoin d’être perché. Redécouvrir les joies de l’exta. Ce putain d’euphorisant qui parvenait pour un temps à calmer mes angoisses les plus violentes.
Les effets n’allaient pas tarder à faire leur apparition. 30 minutes après ingestion, on se sent comme sur un petit nuage.
Mais laissez-moi vous expliquer comment cela fonctionne : l'ecstasy augmente la présence de sérotonine dans les synapses.
La sérotonine se trouve dans le cerveau, et joue un rôle important dans les changements d'état émotionnel.
Voila, vous avez tout saisi je pense.
La drogue c’est de la merde, on est bien d’accord.
Mais parfois la vie aussi.

Alors oui, aujourd’hui j’avais sincèrement besoin de ce petit remontant pour me faire oublier à quel point cette journée était merdique.
Je venais de perdre ma mère adoptive et, comme si cela ne suffisait pas, je ne trouvais rien de mieux à faire que de m’auto flageller en allant rendre visite à ma vraie mère.
C’est parfois étrange de se dire qu’on met une telle volonté à s’infliger les pires souffrances, tandis que pour chercher le bonheur, on n’est pas prêt à bouger le petit doigt.
C’est si facile d’aller au bar du coin et de se bourrer la gueule à coup d’alcools forts.
C’est si facile de rester chez soi à éplucher les factures tout en maudissant son sort.
C’est tellement plus dur de lever son cul de sa chaise et d’aller chercher du boulot, une copine, une putain de vie sociale.
Il y a toujours des « si », des « oui mais ». Et s’il n’en y a plus, on en invente.
Parfois, je me dis que ça ne peut plus durer…
Je me dis qu’un jour j’arrêterai de me complaire dans ma souffrance.
Que je finirai pas me battre pour que mon destin connaisse une meilleure issue.
Et que je ne dois pas me laisser envahir par toutes ces désillusions.
Mais peut-être que je me trompe sur ce dernier point…
Peut-être que ma quête du bonheur c’est ici, maintenant.
Ma vraie mère va m’accueillir à bras ouverts, et nous allons rattraper tous ces moments de complicité que nous n’avons jamais eu.
Voila une issue remarquable, et je n’ai pas peur de dire qu’elle me plairait beaucoup.
Assez de drames et de cynisme pour aujourd’hui.
Allons faire face au destin de manière sereine, et advienne que pourra.

Je me rendais à l’adresse indiquée, le cœur léger.
C’était un charmant pavillon au beau milieu d’un quartier résidentiel.
Je m’avançai, les mains moites et les aisselles ruisselantes de sueur.
J’aurais peut-être du mettre du Axe. Parait que ça plait aux filles.
Allez Sean, arrêtes tes conneries. Avances et sonnes à cette putain de porte, qu’on en finisse.
« Ding dong ! »
J’attendis une dizaine de secondes, qui me semblèrent être une dizaine d’heures.
Une charmante quinquagénaire vint m’ouvrir. Ses yeux bleus couleur océan juraient avec sa robe d’un vert éclatant.
Sa longue chevelure blonde venait se déposer sur ses frêles épaules, et son sourire émouvant me renvoyait à mon propre chagrin.
Je décidai d’entamer la conversation :
- « Bonjour madame…je m’appelle…
- Mike ! C’est toi !! Mon dieu… »
Etait-ce possible ? Elle m’avait reconnu. Si Mike était mon prénom, c’était celui dont j’avais toujours rêvé. Ca ne pouvait pas mieux tomber.
- « Vous…vous savez qui je suis ?
- Bien sur que je le sais ! »
Elle ravala sa salive. Me regarda avec ses yeux bleus emplis de tristesse, mais qui traduisaient aussi une joie sincère et tant attendue.
- « Tu es mon fils… j’ai toujours su que tu viendrais… si tu savais comme je suis heureuse de te voir ! »
Encore sous le choc, je pénétrai son pavillon, comme elle me le signifiait.
Le hall était superbe, le salon ne l’était pas moins.
Je m’asseyais sur un confortable canapé en cuir, et ma mère ne tarda pas à m’offrir des petits gâteaux et un thé à l’eucalyptus.
- « Mets toi à l’aise mon chéri… Alors, par où commencer ? »
Je ne m’étais évidemment pas préparé à un tel dialogue. Je ne m’étais pas imaginé, pas même dans mes rêves les plus fous, que cela se passe aussi bien.
Et pour cause.
- « Sick Boy ? Pourquoi ne me réponds-tu pas ?
Avais-je mal compris ? Elle m’avait appelé par mon surnom. Elle ne pouvait pas le connaître.
A moins que…
- Comment sais-tu que l’on m’appelle Sick Boy maman ?
- Maman ? Qu’est-ce qui te prend dude ? »

Mes jambes vacillèrent. Le sol semblait disparaître sous mes pieds.
Bientôt, le canapé disparut. Le salon aussi…ainsi que ma mère.
Je n’étais nullement assis, mais debout en plein milieu de la rue.
Thierry se tenait à mes cotés, l’air hagard.
- « Tu vas bien ? Tu m’entends ?
- Putain, qu’est-ce que tu fous là Thierry ? Où est ma mère ?
Où est le pavillon ?
- Quel pavillon ? Tu n’as pas bougé d’un centimètre depuis bientôt 10 minutes.
J’étais dans le bar quand je t’ai vu planté là, les yeux dans le vide.
Avoues, tu as encore gobé c’est ça ? »
Merde. C’était donc ça. J’étais totalement perché.
Je n’étais jamais allé chez ma mère. Tout cela n’était qu’un minable fantasme né de mon cerveau malade.
Vous y avez cru n’est ce pas ? Je ne sais pas vous, mais moi oui.
J’ai vraiment cru pendant un instant que mon destin me souriait. Comme la fin d’un mauvais épisode de Beverly Hills. Mais la vraie vie, c’est pas comme dans les séries.
On ne peut pas toujours choisir d’écrire la fin de l’histoire.
On peut forcer le destin, mais il y a certaines choses qui restent immuables.
On ne peut pas forcer les gens à vous aimer.

Je repris la route, tout en remerciant Thierry de m’avoir sorti de ma torpeur et d’avoir mis fin prématurément à ce rêve idiot.
Il avait su rester sobre pour une fois. J’avais peur qu’il me sorte une formule à la con du type : « La vie c’est comme une boite de chocolats, on sait jamais sur quoi on va tomber. »
C’est ça ouais. Si vous saviez le nombre d’imbéciles qui m’ont sorti ce genre de phrases débiles, vous risqueriez d’être surpris.
« Je croque la vie à pleines dents. Je vis ma vie à 100 %. »
Et le prince charmant, il va chercher la princesse sur son cheval blanc.

Je décidai d’appeler un taxi, ma mère vivant à l’autre bout de la ville.
Un type d’une cinquantaine d’années, chauve et bedonnant, s’arrêta à ma hauteur.
- « Où désirez-vous aller monsieur ?
- Chez Alice. Au pays des Merveilles. »
Ah non. C’est pas ça la bonne réponse.
Faut que j’arrête de gober pour aujourd’hui.
- « Conduisez-moi à l’adresse indiquée sur ce papier, s’il vous plait. »
Le chauffeur prit mon post-it et se mit en route.
Tandis que nous roulions, mon esprit s’égarait à nouveau et je repensai à cette rencontre qui allait cette fois se dérouler pour de vrai.
Quelles étaient mes réelles attentes, qu’espérais je donc de ces retrouvailles si tardives ?
La meilleure solution n’était-elle pas finalement de rentrer chez moi et d’aller faire mon deuil avant de reprendre cette quête… ou pas.
- « Quelque chose ne va pas monsieur ?
- Je vous demande pardon ? »
Le chauffeur s’adressait à moi tout en jetant de rapides coups d’œil au rétro.
Mon air mi-désespéré mi-euphorique avait du l’interpeller. Les effets de l’exta allaient disparaître, bientôt ne subsisterait que le désespoir.
- « Vous n’avez pas l’air dans votre assiette. Mauvaise journée ?
- On peut dire ça. J’ai perdu ma mère adoptive aujourd’hui.
- Ah. Je suis désolé. Sincèrement.
- Merci pour ta compassion mon pote. Sincèrement. »
Ca n’était pas ironique. Tout le monde ne paraissait pas aussi vrai que lui. On aurait dit qu’il savait de quoi il parlait.
- « De rien. Je sais ce que vous ressentez. Ce n’est pas évident. Il faut du temps. »
Je regardai son nom dans le rétro. Michael. Décidément…
- « Vous aussi Michael ? Vous avez perdu quelqu’un, je me trompe ?
- On ne peut rien vous cacher. J’ai effectivement perdu des êtres chers.
Ma famille est morte dans un incendie. Ma femme, Hélène, et ma petite fille de 5 mois, Lula. Un stupide accident de gaz. »
C’était terrifiant et bizarre à la fois. Ce type venait d’évoquer une tragédie sans nom.
Pourtant le ton de sa voix ne paraissait pas de circonstances. Je n’aurais pas dit qu’il était joyeux, ça non. Mais il y avait comme une sorte de détachement, ou plutôt d’apaisement.
Comme si tout cela était derrière lui. Comme s’il avait digéré cette catastrophe.
Je ne savais plus quoi dire. Fort heureusement, Michael vint à ma rescousse.
- « Je lis la surprise dans votre regard. Vous ne vous attendiez pas à une telle histoire n’est-ce pas ? Rassurez-vous, je n’attends pas de condoléances ni de formules toutes faites. Ca s’est passé il y a 7 ans déjà. J’ai fait mon deuil. »
Ce type était remarquable. Un tel calme dans sa voix, une telle détermination.
Il semblait vraiment penser ce qu’il disait.
- « Ca a du être très dur…
- Ca c’est sur. J’ai connu une longue période de dépression après ça.
Et bien sur, mon travail s’en est ressenti. Mon patron m’a viré de la boite après quelques grossières erreurs de comptabilité. Pour incompétence manifeste.
- Quelle espèce d’enf…
- Vous croyez ? Moi aussi sur le coup, j’étais en colère contre lui. Mais c’est ainsi que fonctionne l’entreprise. On ne peut garder quelqu’un qui ne respecte plus ses engagements ad vitam aeternam.
Alors j’ai pris sur moi. Enfin, pas immédiatement… »
Michael marqua une pause. Je l’imaginai en train de se remémorer brièvement ces difficiles moments de sa vie.
Michael en train de se bourrer la gueule dans son living-room.
Michael en train de pleurer toutes les larmes de son corps devant une famille unie dans un soap américain.
Michael en train de contempler cette lame de rasoir qui le narguait au fond de son lavabo.
Mais j’avais sans doute tort. Je continuai de l’écouter avec attention.
- « J’y ai mis le temps, mais j’ai finalement décidé de tirer un trait sur tout ça.
Pas de l’oublier, attention. Quoi qu’il arrive, je ne pourrai jamais oublier le sourire de ma petite Lula. Ni celui de ma princesse.
Mais il faut savoir composer avec son passé. Même s’il est dur à avaler.
J’ai doucement repris goût à la vie. J’ai acheté ce taxi et, bien que mon train de vie ne soit plus le même qu’avant, je m’en accommode très bien. J’ai appris à me détacher des choses matérielles.
Rien ne compte plus dorénavant que de fonder un nouveau foyer, de tutoyer le bonheur une nouvelle fois. Certes, je n’ai pas encore trouvé la future mère de mes enfants, mais… »
Il se retourna et esquissa un léger sourire empreint de mélancolie, avant de conclure :
« La vie continue… »

Je descendis à l’adresse indiquée, encore déboussolé.
Le récit de Michael m’avait mis dans tous mes états.
Comment cet homme pouvait-il garder une telle assurance, une telle confiance en la vie après ce qui lui était arrivé ?
J’avais perdu une femme qui était comme ma mère, lui avait perdu une femme qui était et resterait sans doute son éternel amour, et un petit bout de chou qu’il avait mis au monde.
On ne va pas jouer au jeu de « qui est le plus malheureux ? ».
Pourtant, je m’autorisais à penser que ce type avait vécu un drame bien pire que le mien.
Et il n’avait pas sombré. Comme je l’aurais sans doute fait à sa place.

J’arrivai enfin à destination.
Pas de pavillon en vue. Juste un immense HLM qui se profilait à l’horizon, au milieu d’un environnement que l’on aurait pu aimablement qualifier de « cité. »
Ghetto était plus approprié.
Nul doute que le prix de la came devait être bon marché ici. C’était le genre de quartier ou les mecs devaient se piquer à longueur de journée, vu la faune étrange qui régnait autour de moi.
Des types louches à moitié à poil me reluquaient d’un air inquiet.
Je n’avais pourtant pas l’air d’un flic en civil. Et puis, quoi qu’il arrive, j’avais filé mes derniers billets à Michael.
Si je voulais fuir, m’échapper de cette triste réalité, je n’avais que mes jambes pour courir.
Et quand bien même je me serais fait désosser par cette bande d’allumés , ma vie aurait été plus rose que celle de Michael. Je ne pouvais m’empêcher de penser à la description qu’il m’avait faite de sa petite fille.
La petite Lula et sa passion pour les tours de magie.
La petite Lula et sa robe rouge vif avec des pompons multicolores achetée pour noël.
La petite Lula en train de brûler vive.

« Ding Dong »
Cette fois, c’était la bonne.
Mes mains étaient toujours aussi moites, les battements de mon cœur toujours aussi rapides.
Mais étrangement, je n’étais plus aussi défaitiste.
Quoi qu’il arrive, je savais qu’au bout du tunnel, il pouvait encore y avoir de la lum…
- « C’est pour quoi ? »
Une vieille dame aux trais disgracieux venait de m’ouvrir la porte de son appartement.
Enfin, pas entièrement : elle avait laissé la petite chaînette pour bloquer la porte d’entrée, au cas ou…
- « Bonjour madame. Je m’excuse de vous déranger. Il se trouve que je… je suis votre fils naturel. »
Qu’est-ce qu’on est censé dire dans ces cas-là ? Je n’ai pas du assez regarder la télévision pour m’en souvenir. D’habitude, les mots viennent tous seuls mais c’est facile, les mecs ont appris leur texte.
Moi je faisais du Sean. Enfin, du Sick Boy. Whatever.
La vieille dame me dévisagea d’un air ahuri. Ses yeux étaient cernés, sa peau était grasse et sa permanente plus que douteuse.
Elle tenait une vieille clope du bout de ses doigts crochus comme le célèbre capitaine.
Charmant tableau.
La suite n’allait pas manquer de piquant non plus.
- « Mon fils naturel hein ? »
Je retenais mon souffle. Croisais les doigts malgré le dégoût qu’elle m’inspirait.
Après tout, une mère, aussi pathétique soit-elle, c’était toujours mieux que pas de mère du tout. Et puis je me faisais peut-être une fausse image du personnage.
Ne jamais se fier aux apparences.
C’était l’une des choses que m’avait apprise ma « maman » avant de passer de vie à trépas.
Avant de rejoindre le paradis et ses petits anges joueurs de flûte, ses longs fleuves de chocolat qui rendent amoureux et ses prairies verdoyantes remplies de superbes nymphes, de sublimes fleurs au parfum délicieux, et de cachets d’ecstasy.
- « Il doit s’agir d’une erreur jeune homme. Je n’ai jamais eu d’enfant. »

La sentence était tombée monsieur le juge.
Je tentai de réclamer un sursis. Qui ne tente rien n’a rien disait une autre formule à la con.
- « Attendez… je suis sérieux… regardez au moins ma carte d’identité, vous verrez que la date coïncide peut-être avec…
- Avec rien du tout ! Vous allez me foutre le camp ou bien j’appelle la police !
Ai-je été suffisamment claire ? »
On pouvait difficilement l’être davantage.
Qu’étais-je censé en penser ? Ma « maman » s’était-elle trompée d’adresse, ou bien m’en avait-elle donné une bidon afin que je conserve une lueur d’espoir ?
Non. C’aurait été un coup bas dont elle n’aurait pas été capable.
La vieille dame me referma la porte au nez, et je me dirigeai sans attendre vers la porte adjacente.
Je voulais demander à ses voisins si cette sorcière s’appelait effectivement Karen Swanson.
Si elle était réellement ma génitrice.
Car ma vraie mère avait peut-être déménagé. Peut-être qu’il y avait une Karen Swanson quelque part dans ce pays qui serait prête à m’accueillir dans sa vie.
Ou peut-être aussi que cette mégère m’avait menti effrontément.
Je devais en avoir le cœur net…
Je devais…

Et puis non. A quoi bon après tout.
A quoi bon aller remuer toute cette merde, persister à vouloir fouiller son passé ?
Deux solutions possibles.
Soit ma mère était bien cette horrible personne, et ma quête se terminait là.
Soit elle vivait ailleurs. J’aurais pu continuer à la chercher des mois, des années durant.
Mais elle avait sans doute ses raisons pour m’avoir abandonné.
Peut-être pas les bonnes, certes.
Mais c’était son choix, et je devais peut-être, dans une certaine mesure, le respecter.
Après tout, je n’avais pas forcément besoin de la connaître pour mener la vie que je désirais.
Ce que je suis, ce que je serai, il n’y a pas de lien véritable avec elle.
Quelques gènes peut-être, un caractère plus ou moins identique.
Et après ?
Nos histoires diffèrent, nos chemins n’ont jamais été les mêmes.
Je dois me libérer de cette emprise, de ces chaînes illusoires qui entravent le bon déroulement de mon existence.
Et puis, il n’y a pas « un bon déroulement » type.
Il n’y a qu’un « déroulement » dirait sans doute Michael.
Au fil du temps, les événements s’enchaînent
On peut influer sur certains, on ne peut en changer d’autres.
C’est ainsi.

Je descendis les escaliers et sortis de cet immonde taudis.
De pathétiques junkies au regard livide semblaient m’attendre.
L’un d’eux s’approcha de moi et je pus sentir de près son haleine fétide qui trahissait un régime plus que douteux mais surtout une consommation accrue de stupéfiants.
- « Hé msieur, vous auriez pas un peu d’monnaie sur vous ? C’est pour la bonne cause !
- Si acheter du crack c’est une bonne cause, alors moi je suis l’abbé Pierre.
Vous préférez pas une petite sanctification ? »
C’est la seule et unique pensée qui m’ait traversée l’esprit à ce moment-là.
Je me demandai encore ce qui m’avait poussé à donner une réponse aussi stupide à un gang de camés en manque quand soudain un poing s’éleva dans les airs.
Avant que j’ai eu le temps de réagir, une main blanchâtre et nauséabonde vint s’étaler sur mon visage, bientôt suivie d’une dizaine de ses sœurs.
Je me retrouvai au sol tandis que cette bande de toxicos continuait à me rouer de coups.
Quand ils eurent considéré que j’en avais pour mon compte, l’un d’eux se mit en tète de me détrousser. Il déchanta bien vite quand il comprit que je n’étais pas très solvable.
Ces connards m’avaient tellement amoché que j’avais du mal à me relever. Je devais avoir au moins une ou deux cotes de fêlées.
Mais soudain, comme venu d’un endroit inaccessible, caché au plus profond de mon âme,
un rire surgit, un rire qui n’avait rien de simulé.
Je riais de bon cœur.
J’avais du sang plein le visage, le T-shirts en lambeaux. Mes jambes et mon dos me faisaient souffrir. Mais je continuais à rire sans pouvoir m’arrêter.
Le gang des cramés était déjà loin, mais l’un d’eux, peut-être un peu moins stone que les autres, était resté près de moi.
Nul doute qu’il devait être plutôt surpris de mon comportement en de telles circonstances.
Il me regarda d’un œil torve et demanda :
- Pourquoi tu t’marres mec ? Qu’est ce qui te fait rire comme ça ?
Je souris de mes dents ensanglantées et lui répondis, les yeux dans les yeux :

- La vie continue dude…
La vie continue.



FIN
Son associé au billet :

Dancefloor

Posté le 01.04.2008 par mauvaisesnouvelles
Bienvenue dans un autre monde...
Entrez donc dans l'univers artificiel, celui qui brille de mille feux.
Ils ne s'eteignent jamais... ils illuminent le ciel, les étoiles, ils éclairent la piste et masquent les imperfections...
C'est un monde si différent.
Un microcosme à lui seul.
Des individus de part et d'autre.
Une musique qui semble ne jamais devoir s'arréter…
Tu ressens les vibrations au plus profond de toi. Tu sais que ce soir-là, tu te sens bien.
Le son penetre tes oreilles, et tes yeux sont éblouis par tant de beauté.
Tu croises de somptueuses créatures.
Tu as l'incroyable sensation , pendant quelques heures, d'ètre le seul, l'unique.
Le roi du monde.
L'alcool coule à flots.Vodka,gin,téquila.....Champagne!
Il y a tout ce que tu désires à ma table. Je suis entouré d'un cortège qui me venere et m'idolatre.
Je suis celui que l'on remarque, que l'on n'oublie pas.
Et si tu mérites mon attention, je saurai me montrer conciliant à ton égard.
.....
Alors bienvenue dans cet eden qui est le mien.
Prends place.

Nicolas vint s’assoir à mes cotés. Sacré Nico.
Il pensait qu’il avait le look, il croyait que d’un simple sourire, il pouvait toutes les faire tomber.
Mais Nicolas fantasmait sa vie, il y croyait dur comme fer quand il disait « je fourre à n’en plus finir »
Je le laissais deviser. Je savais que c’était faux : peut-ètre meme Nicolas etait-il puceau.
Ca n’etait qu’une grande gueule comme on en croisait beaucoup dans ce genre d’endroits.
Mais je l’avais laissé venir jusqu’ici, parce que sa fragilité me touchait.
Il me rapellait ma modeste personne quand j’étais bien jeune, bien qu’a l’epoque je portais deja des fringues de marque et pas ce genre d’immondes chemises froissées, démodées depuis deja fort longtemps.
Il fallait que je te guide Nico. Que je t’enseigne la vraie, la seule facon d’ètre un clubber.
-J’adore cette chanson. Frankie goes to San Francisco, un truc comme ca ?
Frankie goes to Hollywood ; Nicolas devait ètre gay.
Rien qu’à voir sa facon de tenir les verres, j’aurais du m’en douter.
-Ouais c’est ca. Ramènes donc une autre bouteille tu veux.
L’avantage, avec ce genre de gosses, c’est qu’ils vous obeissent au doigt et à l’œil tant qu’ils pensent pouvoir obtenir qqch de vous.
Ce sont tous les mèmes.
Ils me mangent dans la main parce que je suis le roi de la nuit.
Et ca…ca…ca m’excite au plus au plus haut point.
Tu ne peux pas saisir le sens de ma vie sans ètre a ma place.

[Voila… le rideau est tombé.
Je suis seul ce soir.
Pas ce genre de solitude dont on se réjouit, dont on se dit « enfin »
« Enfin seul »
Non, ce n’est pas ca. Je crois que j’aime ètre entouré.
Mais à quoi bon ? Je ne sais pas communiquer avec les gens
Je crois que je n’ai jamais su.]

-Nico je lui ai dit
-Oui ?
-Je… je n’ai plus soif


Dancefloor


23h… Le Bloody Mary venait tout juste d’ouvrir ses portes.
Les gens commencaient à affluer.
Les videurs maintenaient artificiellement la queue, alors qu’il n’y avait encore personne dans la boite.
Cette vieille technique m’avait toujours exaspéré quand j’étais jeune, mais maintenant que je faisais partie du carré VIP, j’en rigolais doucement.
Et pour cause : j’étais l’organisateur de cette soirée.
La White Night.
15 000 flyers distribués ca et la.
Environ 5000 personnes attendues, sinon plus.
Une putain de grosse soirée comme je les aimais…
J’étais venu avec ma bande habituelle.
Il y avait Sarah, Jen, Laurent et Quentin.
Sarah était une vraie nymphomane : je la retrouvai chaque soir au bras d’un bel inconnu, mais elle ne cotoyait que les VIP, ou plutot devrais-je dire…les VVIP, ceux qui ne sortaient jamais sans leur golden card. J’avais très vite repéré son manège et avais décidé d’en faire mon alliée plutot qu’une conquète d’un soir.
Jen quant à elle preferait boire : jamais je n’avais vu une fille aussi bien encaisser l’alcool.
Elle finissait generalement la soirée écroulée près de moi, et il nous arrivait de discuter pendant des heures de choses futiles, riant à gorge déployée.
Laurent était un photographe en vue. Il shootait les plus belles créatures que ce monde ait connu, et en profitait bien sur pour parfois conclure avec certains de ses modèles.
Il avait un putain de sale caractère, mais je le cotoyais parce que… vous voyez pourquoi…
Quentin quant à lui, était le plus « sage » de la bande. Il bossait dans une revue people avec Jen, et ne manquait pas une soirée afin de rester dans le coup.
Mais la danse c’était pas trop son truc. Le champagne non plus. Alors il s’asseyait le plus souvent à regarder les autres bouger, et il nous arrivait d’échanger quelques paroles.
Sans doute était-il le plus cultivé de la bande, mais c’était aussi celui dont j’étais le moins proche… y avait-il un rapport de cause à effet ?
Le genre de questions auxquelles je prefere ne pas répondre…

1h plus tard, le Bloody Mary était bondé.
Comme je l’avais prévu, les jeunes branchés avaient fait le déplacement.
Et tandis qu’ils stressaient à la vue du videur, 2m20 pour 120 kilos, aussi commode qu’un gardien de prison, je me réjouissais de leur sourire béat quand ils franchissaient les portes tout en se délastant d’une vingtaine d’euros.
Voila un phenomène qui me fascinera toujours : les gens désirent plus que tout claquer leur pognon ici…
Ce n’est pas comme au resto ou tu regardes le menu et s’il ne te plait pas, tu dégages.
Ici, tu paies avant de consommer.
Bien sur, en tant que consommateur lambda, c’est ce que l’on pourrait qualifier de foutage de gueule…
Mais j’ai franchi le cap.
… J’ai dépassé ce stade depuis longtemps.
Très tot déjà, j’ai su que je voulais faire partie de l’élite de la nuit.
Mes jeunes années de clubbing n’allaient me servir qu’à faire le « tour des lieux »,
afin d’en apprendre un peu plus sur les ficelles du métier.
Je désirais plus que tout atteindre enfin le fameux carré magique, celui qui surplombe la piste.
Vous ne faites plus partie du « petit peuple ».
Vous ètes des « personnes très importantes »
Vous ètes…

-Putain Jen ! Tu m’as vomi dessus ! Tu le fais exprès !?
Laurent venait de jaillir tel un diable hors de sa boite. Sa chemise Calvin Klein était maculée de gerbe…
-Sacrée Jen, t’es plus aussi résistante qu’il y a qq années, fit Quentin
-Non c’est juste que… j aurais du éviter ce mélange…ca me réussit p…beuhhh
-Oh bon sang, pas encore !!!
Laurent partit aux toilettes,furieux,tandis que Quentin était plié en deux.
-Quel phénomène !
-Jen , tu devrais peut-ètre essayer une fois, je dis bien une seule fois, de ne pas boire en soirée je lui ai dit
Jen s’est retournée vers moi et m’a dit en guise de conclusion, le visage blème :
-La sobriété c’est chiant !

Elle avait peut-ètre raison après tout.
Pourquoi se priver quand on avait les moyens de s’éclater au champagne tous les soirs ?
J’en commandai une autre
-Ta préférée ma puce… bon ca vient ?
Je m’impatientais.
Claquais des doigts.
Le serveur finit par arriver avec ma bouteille, la moue boudeuse.
Navrant.
Je n’aime pas les gens qui ne sourient pas en soirée.
Tout le monde est sensé etre heureux, non ? Ou bien tout cela n’a plus aucun sens.
-Voila votre…
-C’est quoi cette merde ? Tu t’es encore planté, espèce de demeuré !
Il a hésité. Savait-il qui j’étais ? Risquait-il sa place s’il contestait mes injonctions ?
Quelques secondes se sont écoulées… je l’ai rapellé à l’ordre.
-Tu t’es endormi ducon ? Amenes ce que je t’ai demandé.
Nouvel instant d’hésitation.
Il a sérré son poing…
Puis a fini par lacher : bien monsieur…

J’ai pensé : à quoi bon etre aimable quand on est beau, jeune et friqué ?
Inutile de s’encombrer de manières.

Il a pensé : je mérite mieux que ce job de merde.
Je mérite mieux que de me faire insulter par un type plein aux as.
Il a pensé tout ca, certainement. Mais il n’a pas réagi en conséquence.
Je savais que je le retrouverais tous les autres soires de la semaine, fidèle au poste.
J’en avais ma claque de ces gamins sans ambition.
S’ils voulaient ètre à ma place, ils n’avaient qu’à s’en donner les moyens.
Je m’étais voué corps et ame à devenir celui que je suis aujourd’hui.
J’avais fait tout ce qui était en mon pouvoir.
Et j’avais réussi.
Alors ne viens pas me chier dans les bottes.
Si je suis ou je suis, et si tu es ou tu es, ce n’est qu’une putain de question de volonté
Il y a des gagnants, et il y aura toujours des perdants.
J’ai choisi mon camp.
-Voila… j’ai trouvé une Ralph Lauren, cela fera l’affaire… Ou sont passés Jen et Sarah ?
Laurent exhibait fierement sa tenue de rechange.
Cette petite déconvenue n’allait certes pas lui gacher sa soirée.
Un vrai clubber sait toujours donner le change.
-Sarah est allée danser avec le grand black qui la chauffait depuis tout à l’heure…
Quant à Jen elle doit encore cirer le parquet des toilettes avec ses collants à l’heure qu’il est.
-On ne change pas les bonnes habitudes ! s’est exclamé Quentin.
Bonnes ou mauvaises…il avait raison ceci dit.
Toutes nos virées nocturnes se terminaient de la même facon.
Mais nous avions fini par y prendre gout.
La monotonie inherente à ce genre de soirées ne nous dérangeait même plus.
C’était devenu notre vie.
Notre vie telle que nous l’avions souhaitée.
Pourquoi cracher dans la soupe ?
Mais je sentais pourtant… tout au fond de moi…quelque chose n’allait pas.
-C’est le dernier David Guetta ? J’y vais les gars, j’adore cette chanson.
Laurent partit en flèche, sans même nous attendre.
Il savait bien que Quentin n’aimait pas danser. Mais moi, il ne m’avait même pas attendu.
La simple vue d’une gazelle avec de jolies formes suffisait à détourner Laurent de tout et n’importe quoi, même d’un tremblement de terre.
Avais-je du ressentiment envers lui ?
Après tout, pourquoi en avoir ? Malgré son brushing parfait et son succès auprès de ces dames, ma situation professionnelle restait tout de même largement plus enviable que celle d’un petit photographe de stars, quelle que soit sa notoriété.
Laurent ne se souciait que de la gloire et du sexe.
Tant mieux pour lui. J’avais les 2, en quantité égale voire supèrieure, mais j’avais le pouvoir en plus.
Et rien ne valait le pouvoir.
Pas même la plus formidable partie de jambes en l’air que vous puissez imaginer.

Tandis que je philosophais, Sarah dominait le carré VIP ; elle avait pris place sur le plus haut podium et se trémoussait comme à son habitude.
Le grand black n’avait pas fait long feu : il avait été relegué au rang des spectateurs.
Vu son standing et son physique irréprochable, Sarah pouvait se permettre d’ètre hyper-selective.
Cela ne l’empechait pas de trouver, chaquer fois qu’elle en avait envie, un male tout disposé à partager sa couche. Dans le lot , il y en avait toujours forcément un qui remplissait plus ou moins ses critères.
Mis à part les qualités plastiques, Sarah se fiait à d’autres « vertus » telles que le look, la facon de danser et … la facilité à sortir des billets verts de sa poche arrière.
Un jeune ephebe qui aurait pris des cours de danse avec Enrique Iglesias ne saurait obtenir ses faveurs s’il n’avait pas de quoi se payer un joli bolide et un loft classieux avec vue sur les champs élysées.
Les autres… eh bien ils n’avaient que leurs yeux pour pleurer.
Cette frustration devait sans doute combler Sarah, qui n’aimait rien de plus au monde que de se faire désirer.
Avec elle, les hommes n’étaient plus des chasseurs, mais de simples proies.
Et lorqu’elle avait trouvé le pigeon idéal, il passait à la casserole, et surtout, il n’avait pas intérêt à lui faire le coup des croissants le lendemain matin.
La règle était la suivante : ne pas s’eterniser.
A quoi bon garder contact, puisque Sarah ne désirait que des aventures à court terme.
Elle voulait , selon ses propres termes , « croquer la vie à pleines dents »
Certains jaloux n’hésitaient pas à la traiter de « salope » : quelle ignoble hypocrisie…
Jamais l’on ne me fera croire qu’un homme refuserait du sexe pour sexe.
Il ne s’agit là que d’un relent d’orgueil, une pointe de fierté mise en avant par quelques puceaux ou vieux pervers incapables de séduire une jeune demoiselle avenante, voire meme de s’en approcher.
Et ces pauvres types de reprocher à ces jolies filles de prendre du bon temps.

-Jen, le retour ! J’espere que tu as filé un gros pourboire à la dame-pipi !
Quentin regardait Jen avec un sourire plein de tendresse, comme un père regarderait sa fille.
Nous avions tout pris l’habitude de voir Jen dans cet état, la mine déconfite, les traits cernés.
Quentin était en quelque sorte son chaperon. Il ne lui interdisait jamais de boire ( aurait-il pu seulement ?...) mais il s’autorisait quelques remarques ironiques sur son comportement.
Surtout, il était là quand elle n’avait plus la force de se trainer jusqu’à son appartement.
Il lui apellait un taxi ou parfois même la raccompagnait directement chez elle.
C’était sans doute le plus humain de la bande, et surtout le plus désintéréssé : la seule fois ou Laurent avait proposé de ramener Jen, il n’avait pas hésité à lui proposer un « dernier verre » !
Je crois sincèrement que j’appréciais trainer avec ce type parce qu’il était en quelque sorte ma bonne conscience : je me disais que malgré mes excès, je n’étais pas entouré que de névrosés, sociopathes, allumeuses ou vautours morts de faim…
-Déconnes pas Quentin… j’suis vraiment mal…
A la surprise générale, elle disait vrai : Jen n’allait vraiment pas bien.
Notre chère amie habituée des soirées alcoolisés à outrance affichait une mine vraiment lamentable : elle était si blanche qu’on aurait dit que Dracula lui-même l’avait pris sous son joug.
Laurent était revenu, sa gazelle l’ayant délaissé. Il n’eut pas le temps de demander ce qui se passait que dèja, Jen s’effondrait dans ses bras, livide.

5h30…Le Bloody Mary venait tout juste de fermer ses portes.
Les clients avaient paisiblement regagné leur logis, certains passablement éméchés.
Pas Jen.
Nous avions du la conduire à l’hopital.
Quentin était resté auprès d’elle, tandis que Laurent tentait de contacter ses proches.
Quant à moi, j’étais retourné dans mon appartement, trop occupé à me ronger les sangs.
J’étais dépassé par la situation.
Il n’y avait hélas pas grand-chose à faire, si ce n’est patienter.
A priori son état était stationnaire. Jen avait fait un coma éthylique.
Je me répétais qu’elle allait s’en remettre, comme à chaque fois, mais cette fois-ci, je ne parvenais pas à y croire.
…J’avais l’impression qu’une page avait été tournée…
Nous n’avions pas retrouvé Sarah. Elle était sans doute en train de se faire sauter par un bel étalon friqué tandis que son amie était entre la vie et la mort.
Voilà ou tout cela nous avait menés. Je me retrouvais seul face au miroir de ma salle de bains. Et étrangement, l’image qu’il me renvoyait ne me plaisait pas du tout.
Le roi de la nuit que j’étais était redevenu le loser que j’essayais de camoufler.
Pas de véritables amis à qui confier son chagrin, pas de relation stable avec qui je pourrais partager ces moments de solitude.

Non ! tu n’as pas le droit de parler ainsi ! Tu es le prince de la capitale !
Claques des doigts et tes moindres souhaits seront réalisés !
Mon propre reflet s’adressait à moi, et la voix du clubber résonnait à nouveau.
Mais j’en avais assez de l’entendre.
La voix de la raison cherchait à faire son trou…
Ton amie est à l’hosto à cause de ses, de vos excès…
Tu voues ton existence à t’amuser, sans jamais rien prendre au sérieux.
Tu n’es utile pour personne, et une fois le soleil venu, personne ne pense à toi.
Tais- toi !!! Ce… Ce n’est pas vrai…
(Et pourtant si…)

Tu réalises enfin ? Que ta vie n’est qu’un artifice…
Je…Je voulais seulement…
Une part de rève.
On y a tous droit.
Moi plus que tous ; j’ai mérité tout ce qui m’arrive.
Et ainsi tu mérites ce qu’il t’arrive aujourd’hui.
Ce…n’est pas juste.
Tout ce que je voulais…
…ètre différent.

Mais tu as réussi Jimmy Boy.
Tu y es parvenu.
Tu es différent des autres :
TU ES
BIEN PIRE QU’EUX



FIN

Son associé au billet :

Insomnie

Posté le 01.04.2008 par mauvaisesnouvelles


Il ne faut surtout pas regarder le réveil.
Sinon c’est le réveil qui vous regarde.
Les aiguilles tournent. L’heure avance.
Et le tic-tac régulier. Toujours le même.
Après le jour vient la nuit, vient le jour, vient la nuit :
Un cycle perpétuel, une boucle qui se répète inlassablement sous mes yeux fatigués.
Je tire le store et espère la lumière du jour, mais il fait toujours nuit.
Logique.
Quel foutu connard irait s’introduire dans une chambre d’hôtel en pleine matinée ?
Quel foutu connard serait assez stupide pour risquer de voir sa victime éveillée, en train de lire son journal et de tremper ses croissants dans son café ?
Non, ce serait vraiment trop bête. Autant profiter de la nuit. D’un sommeil profond et réparateur.
Le type qui s’est introduit cette nuit dans ma chambre a été mal informé.
Ce type-là ne savait pas que je n’étais plus tout à fait dans mon état normal.
Des jours, des semaines, des mois entiers.
Je ne savais même plus quel jour. Quelle heure. Quel foutu endroit j’avais bien pu envahir.
Quand les souvenirs s’effacent, quand la mémoire vous trahit, vous savez que quelque chose ne tourne plus bien rond.
Les gens deviennent des images, des formes qui s’évanouissent dans la nature.
Vous ne savez plus très bien à qui vous vous adressez, ni même pourquoi.
Mais vous continuez.
Parce que quoi qu’il arrive, même si vous ressemblez à un foutu cadavre, vous vous rappelez au moins d’une chose : il y a un but à tout cela.
Je me tiens près de l’homme qui a tenté de mettre fin à mes jours.
Stupide, stupide petit connard. Minable arriviste qui pensait pouvoir m’assassiner en toute quiétude.
Ta lâcheté n’a d’égal que ton amateurisme. J’ignore qui t’a payé pour cela mais je compte bien le savoir.
Dans le placard se trouvent des menottes. Et quand elles sont attachées à ses mains, derrière son dos, je sais que plus rien ne pourra plus le sauver.
Qu’il avoue ou qu’il se taise, son sort sera le même.
Et je tire le store.
Et la nuit est toujours là.
Et je tente de me souvenir combien de temps s’est écoulé, combien de foutus mois ont passés depuis que ces enflures ont tué ma femme.
Mais je n’y parviens pas. Tout est flou. Tout est noir.
Confus, éparpillé.
Ma misérable vie se résume à quelques bribes de souvenirs. Elle m’échappe à mesure que le temps passe, à mesure que mes nuits ne sont que des journées avec quelques heures en plus.
Je ne sais plus depuis quand je n’ai pas dormi.
Mais je sais qu’ils paieront.
Je sais que tu vas y passer mon ami, et je sais aussi que ce ne sera pas vite et sans bavures.
Ce sera long et sanglant.

Et je regarde l’heure.
Le temps semble s’être figé, là,en cet instant.
Et je tire le store une nouvelle fois, mais plus personne ne peut nous regarder.
Sauf le réveil.



Insomnie



Les flics m’ont dit : affaire classée.
J’ai dit : quoi ?
Et ils m’ont répété : affaire classée.
Ce qu’on appelle une affaire dans le cas présent, c’est le drame d’une vie.
Ma vie.
Ce qu’on appelle une affaire, c’est juste un pauvre type qui a perdu sa femme, mais qui ne sait ni pourquoi ni comment…
Un type qui n’a dès lors plus jamais connu une nuit au sens ou on l’entend classiquement.
Prenez de l’alcool. Des doses massives de gin, whisky, tequila.
Prenez de l’héroïne, de la cocaïne, mélangez du crack avec de la speed.
Courrez à vous en arracher les poumons, faites des pompes jusqu'à ce que vos os vous supplient d’arrêter.
Faites tout cela, et vous n’aurez toujours pas idée de ce qu’est la vie sans sommeil.
Un état second entre la vie et la mort.
Une errance perpétuelle, à vous demander si les gens ou les objets qui vous entourent sont bien réels.
Les mains qui tremblent, le cœur qui bat à cent à l’heure, comme si vous veniez d’accomplir un effort surhumain, encore et encore.
Là, vous venez juste de ramasser un stylo.
Là, vous venez juste de baisser la cuvette des chiottes.
Et là, vous venez juste de torturer un type à mort.
Rien n’est simple, rien n’est automatique.
Il faut calculer le moindre geste, le moindre effort. Et je n’ai pas idée de qui peut bien être ce connard tailladé de toutes parts, ni même de ce qu’il a pu m’avouer.
Heureusement que je note tout.
Je nettoie le sang, je mets mon pardessus, et je quitte ce sinistre motel avec le précieux post-it dans ma poche intérieure.
Je reprends la route, et je repars en chasse, plus près de la vérité que je ne l’ai jamais été.

Quand j’arrive à destination, je retrouve des notes que je croyais égarées.
Les noms de mes sources, et leur état supposé.
T.Branson. Décédé.
J.Abraham. Décédé.
R.Collins. En sursis.
C’est donc toi que je viens voir, Richard Collins.
Espérons que tu seras plus résistant que tes collègues.
La ciel est sombre, l’atmosphère se fait lourde.
De gros nuages annonciateurs de pluie viennent masquer le demi croissant de lune.
Je regarde ma montre. Encore une fois. Mais je sais qu’il est déjà tard.
Comme si la nuit n’avait pas de fin. Comme si ces nuages me suivaient, attachés par un quelconque lien invisible.
J’avance près de l’entrée, éclairé par la lueur faiblarde d’un vieux lampadaire.
L’adresse est exacte. La lumière est allumée.
Je sonne.

Quand je regarde ma montre une nouvelle fois, la petite aiguille n’a toujours pas bougé.
Le temps semble s’être arrêté, comme toujours.
Mes articulations me font souffrir, j’ai un mal de crâne épouvantable.
Les nuages ont fait place à une vilaine pluie qui menace de virer à l’orage.
Il ne manquait plus que cela pour terminer cette journée en beauté.
Je me traîne jusqu’à ma voiture, les mains encore enduites de sang.
Et j’allume le moteur.
Je regarde le vieux lampadaire, une dernière fois.
Jamais plus il n’éclairera le visage de Richard Collins.
Jamais plus.
Je démarre, et je décide de faire une nouvelle pause, car la route est encore longue.
Mais avant ça, il faut que je dorme. Que je trouve un foutu pharmacien.
Je démarre, et je me demande comment je me suis débrouillé pour ne pas avoir d’accident jusqu’ici.
Je bouffe les kilomètres comme un ogre. J’ai la rage au ventre.
Un nœud dans la gorge qui refuse de se défaire.
Pendant que je roule, j’essaie de me souvenir de qui j’étais avant.
-« Agent Fischer, vous m’avez bien compris n’est ce pas ? Revenez avec les documents, ou ne revenez pas. »
-« Je sais ce que j’ai à faire patron. »
O combien j’aimerais savoir ce que j’ai à faire encore maintenant.
Combien j’aimerais que la vie soit aussi cadrée, aussi planifiée.
Exécuter une tache. Résoudre un problème.
Aller chercher des informations là ou personne n’irait les chercher.
Ce à quoi j’étais formé, c’était la ruse, la tromperie. Mais je m’en sortais bien.
J’avais appris à me sortir des situations les plus périlleuses, parfois par ma seule force de persuasion.
Les techniques de combat n’étaient là que pour la légitime défense, ou bien quand il s’agissait d’un dossier un peu « chaud ». Le genre dont on ne parle pas aux infos.
Le genre dont on ne parle pas du tout.
Je menais une vie discrète, à l’abri du besoin.
Et mes agissements restaient couverts par la toute-puissante légalité.
A croire que cette légitimité m’avait conduit vers des cieux bien obscurs.
Que je n’étais plus ce type bienveillant, disposant d’une capacité intellectuelle et d’une force physique hors du commun, destinés à servir le bien commun.
A croire que ce soldat d’élite, maître en manipulation et en infiltration, n’avait tout simplement pas existé.
Un sombre destin m’avait malgré moi conduit à l’inéluctable :
J’étais devenu ceux que je traquais.
Richard Collins n’aurait pas dit le contraire.
Après avoir perdu une partie de sa main droite, qui aurait pu croire un instant que ses doigts manquants étaient aux mains du gouvernement ?

Je trouve enfin une pharmacie, je rentre, et je m’entends prononcer ces mots :
-« J’ai besoin de dormir…j’ai…vraiment besoin de dormir »
Le type me regarde d’un air abasourdi, et me parle d’une quelconque ordonnance ou je ne sais quoi dont j’aurais besoin.
Je le regarde droit dans les yeux. Il a compris.
Quelques longues secondes plus tard, il va chercher une boite qu’il me dépose entre les mains.
-« C’est efficace ? »
J’ai saisi la boite, et le type voit le sang séché sur ma main droite.
Il sait qu’il ne doit pas me décevoir.
-« Depuis quand n’avez-vous plus dormi ? »
Si seulement je le savais. Si seulement le temps avait encore de l’importance pour moi.
-« Je vois…vous souffrez probablement d’insomnie chronique. Le stress provoque l’accumulation de retard de sommeil. Vous devriez… »
Il regarde à nouveau ma main ; je la glisse sous mon manteau et lui fais signe que je me montrerai inamical si la sienne traîne trop près du bouton d’alarme.
Il avale sa salive. Lève les yeux au ciel .Puis reprend : « Vous devriez dormir au plus vite.
A terme, l’insomnie peut être mortelle. »
Au cas ou j’en aurais douté.
Je prends la boite, je le remercie d’un hochement de tète, et tandis qu’il manque de s’effondrer sur le comptoir, je m’engouffre dans les ténèbres qui me tendent les bras.

La pluie s’arrête enfin, et je fais de même, direction un nouveau motel miteux.
Un nouveau coin de passage, ou ma vie va à nouveau s’arrêter quelques heures.
Rassembler les pièces du puzzle.
Retracer la piste des salauds pour arriver au chaînon manquant.
Reprendre de ces foutus médocs qui m’aident à tenir le coup.
Quand j’arrive devant le réceptionniste, je n’ai déjà plus aucune idée d’où je suis, ni même de ce que je désire.
Je regarde cet homme avec les yeux d’un type transi de froid, mort de fatigue, l’air aussi abattu que la Tour de Pise.
Le type en face constate ma présence et me glisse un « Ouais ? » d’un air absent, fixant avec attention les images d’un match de hockey.
Des types qui courent sur un gazon. Ou bien est-ce un terrain de tennis ?
Je n’arrive pas à distinguer les équipes. Je n’arrive même pas à lire le score.
Est-ce que ces types jouent au rugby ? Est-ce qu’ils ont une raquette dans les mains ?
Ils ont l’air bien trop grands pour ce minuscule terrain.
J’essaie de voir la couleur de leurs maillots, quand j’observe soudain un étrange phénomène.
Un minuscule point rouge vient se coller à l’écran, et effectue de rapides va et vient.
Il va. Et il vient.
Il va.
Il va.
Et il vient.
Et les joueurs de foot courent dans tous les sens, à moins qu’il ne s’agisse de basketteurs.
Mais d’où vient ce foutu point rouge ?
Je n’en sais foutre rien, ni comment ces clés ont pu atterrir sous mon coude.
Je demande une chambre au réceptionniste qui ne semble pas pressé de s’occuper de mon cas.
Et quand il daigne enfin se retourner, quand il détourne le regard du téléviseur, c’est pour me dire :
-« Vous déconnez ? Je vous ai donnés les clés il y a 10 minutes ! »

J’arrive dans ma chambre, et je me relâche enfin.
Plus moyen de se contenir.
Les larmes ruissellent sur mes joues, mon cou. Mes mains.
Je les regarde, je scrute ces mains tièdes et tremblotantes.
Celles-là même qui ont donné la mort à plusieurs reprises ces derniers jours.
Celles-là même qui caressaient encore, il y a peu, le corps doux et chaud de la femme de ma vie.
Je regarde ces mains de tueur, ces mains de psychopathe, et je ne sais plus vraiment à qui elles appartiennent.
Tout fout le camp à présent. Ma vie n’est plus qu’un gigantesque champ de ruines, un trou noir dans lequel tous mes souvenirs s’effacent petit à petit.
Le passé s’enfuit, et le présent n’est guère mieux.
Seule ma vengeance compte. Il n’y a qu’elle pour me maintenir encore en vie, pour ne pas laisser cette flamme en moi se consumer lentement.
J’avale un somnifère. Puis deux.
Et j’attends.
Et j’attends.
Je fixe le plafond, mais je pense à mille choses à la fois ; j’essaie de faire le vide dans ma tète, de ne penser à rien.
Mais je n’y parviens pas. Les images défilent sous mes yeux, je revois le Sam Fischer tenant sa femme dans ses bras, je revois le Sam Fischer en train lui préparer un dîner aux chandelles.
Je revois le Sam Fischer soufflé par l’explosion de son propre appartement.
Et j’attends.
J’ai des images étranges qui défilent dans ma tète, et bientôt tout s’embrouille.
Les gens ne sont plus qui ils sont en réalité. Les gens ne sont plus des gens.
Est-ce que… est-ce que je suis en train de rêver ?
J’aurais tellement envie de croire que je suis en train de faire des cauchemars…mais non, ça n’est pas le cas, ce ne sont que mes fichues pensées.
Mes pensées tourmentées. Mes images. Je nage en plein délire.
Je suis toujours éveillé. Bel et bien éveillé.
Et j’attends.
Et j’attends encore, mais je perds patience.
J’aimerais tant dormir un peu, oublier tout cela, ne serait-ce qu’un instant.
Mais je ne peux pas.
Je dois faire face à mes démons, les affronter sans répit.
Mes larmes coulent et j’essaie de me souvenir de mes actes depuis que je suis sorti de l’hôpital, de la créature que j’ai engendré. De la part de Fischer qui subsiste encore en moi.
Mais je ne peux pas.
Je suis le spectateur invisible de ma propre descente aux enfers.
Je suis la revanche implacable et incontrôlable de l’agent Fischer.
Je suis tout cela à la fois, et l’instant d’après j’ai déjà oublié le fruit de mes réflexions.
Il ne reste plus qu’une seule image dans ma tète.
Celle de mon réveil, de mes dernières heures passées dans l’oubli et le relâchement de soi.
Celle ou après avoir retiré mes bandages et négligé les conseils du docteur, je suis parti faire la seule chose qui me venait à l’esprit.
Tuer le responsable de ma déchéance.

Je reprends la route le lendemain, ou est-ce toujours le même jour, je n’en sais foutre rien.
L’obscurité fait partie intégrante de ma vie.
Je suis les étoiles, et je m’enfonce encore un peu plus dans cette nuit interminable.
Quand j’appuie sur l’accélérateur, quand je fais vrombir le moteur et que je cherche mes notes, je sens les palpitations de mon cœur.
Je sens ce rythme frénétique, je sens cette musique lancinante qui m’entraîne encore et encore.
Je sens cette fièvre qui m’anime, et j appuie sur l accélérateur, et j’enfonce l’embrayage pour le relâcher immédiatement.
Les aiguilles tournent, le compteur défile.
Les chiffres disparaissent soudain devant mes yeux, et je ne sais plus à qui ou à quoi j’ai affaire.
Ce n’est plus mon compteur kilométrique.
Ma vision se brouille.
Ce n’est plus ma voiture. Ce n’est plus la route vers l’enfer.
Ma vision se brouille.
Il n’y a plus de vrombissement ni de portières qui claquent au vent.
Ce n’est plus ma voiture : ce n’est plus mon compteur :
C’est mon fichu réveil.
L’instant d’après, la route est revenue à sa place, le compteur est toujours là, et j’ai le pied droit enfoncé sur l accélérateur et la main gauche pleine de papiers griffonnés.
L’instant d’après, une sirène hurle après moi et un type en uniforme bleu me fait signe de me ranger sur le bas-côté.
Et je m’exécute.

-« Monsieur »
J’entends une voix venant de l’extérieur de mon véhicule.
Visiblement, c’est à moi que le type en uniforme s’adresse.
-« Monsieur ! »
Je descends ma vitre, et je fixe mon interlocuteur. Il est déjà en train de relever ma plaque d’immatriculation, et moi de saisir mon arme.
Le type s’abaisse à ma hauteur, me scrute de son regard hautain, et me demande si j’ai des papiers.
La main gauche. La main gauche pleine de papiers.
Je me ressaisis.
Ce n’est pas ce qu’il souhaite. Ce n’est pas ce qu’il a exigé.
En vérité, il veut simplement connaître mon identité.
Et si un mandat avait déjà été lancé contre moi ? Si j’étais fiché ?
-« Monsieur »
Je sais, oui. Mes papiers. Ma boite à gants.
Rester calme.
Je ne sais plus ou j’ai rangé ces foutus papiers, et quand bien même, ils pourraient me conduire à ma perte.
Obéir ou ne pas obéir, telle est la question.
Dans tous les cas, je suis baisé.
Rester calme.
Je dépose mes notes, je les planque discrètement sous mon siège, et je me penche vers ma boite à gants.
Gagner du temps. Je dois…
-« Monsieur »
Je demande à l’officier ce qu’il me reproche. Et pendant qu’il me dit que j’ai dépassé de 60km/h la vitesse limite autorisée, ma main droite ouvre la boite a gants et ma main gauche cramponne mon revolver. La sécurité est levée.
Une bonne déflagration vaut tous les beaux discours.
Un trou dans sa tète, et tout est terminé.
Mais si je fais cela… alors j’aurai définitivement sombré.
J’aurai franchi la dernière limite. Je serai hors-la-loi. Traqué à vie.
-« Monsieur, veuillez sortir du véhicule. »
Le temps de réflexion est terminé. S’il m’arrête, je suis foutu.
Ma mission ne sera jamais menée à bien. Et c’est tout ce qui compte.
C’est une certitude.
C’est une évidence.
Je vais lui broyer la mâchoire, ou lui faire exploser la tète.
Rester calme.
Je vais le réduire en cendres, faire disparaître son corps.
Je vais laisser s’échapper cette rage que j’ai tant de mal à contenir.
Je vais…

Quand j’arrive à destination, je ne sais plus quel chemin j’ai pu emprunter, mais mon réservoir est presque vide.
Ce qui s’est passé sur cette route, pendant cette nuit interminable, c’est que j’ai du prendre un mauvais raccourci ou bien je me suis trompé de route.
Ou alors… aurais-je fait un arrêt ?
Je fouille mes papiers, et parmi mes notes je trouve un début de procès-verbal.
Taché de sang.
Mes souvenirs sont confus, comme toujours.
Je jette ce début de procès verbal qui constitue sans doute un début de preuve.
J’ouvre le coffre, je change mes plaques, et je continue, direction 3e rue à gauche.
Ma prochaine victime vit ici, et j’espère que ce sera la dernière.
J’espère avoir enfin mes réponses.
Mon fusil à pompe aussi.
Je cache l’arme sous mon pardessus, et quand j’arrive devant le bâtiment indiqué, je réalise que ma tache risque d’être plus ardue que d’habitude.
C’est un bâtiment fédéral.
Il fait peut-être nuit, et bien que ce bâtiment ne soit sans doute pas le plus protégé, je devrai sûrement faire usage de mon arme plus tôt que prévu.
Qu’importe.
J’avance d’un pas décidé, quand soudain j’ai comme un flash.
Une vision vient m’obscurcir l’esprit.
Comme si je connaissais déjà cet endroit.
Comme si…
-« Fischer ? Fischer vous m’écoutez n’est ce pas ? »

Je suis en face d’un type qui cache son visage dans l’ombre.
Sa main est tendue vers un dossier éclairé par la faible lueur d’une lampe de chevet.
Il désigne ma dernière cible en date. Ma dernière mission.
Celle que je n’ai jamais eu le temps de mener à terme.
Contrairement à celle-ci.
-« Fischer, vous avez l’ordre d’agir en priorité sur cette affaire.
Ce contact nous a trahi. Il s’agit d’un agent double qui travaille pour le gouvernement russe.
Il nous a infiltré, et détient à présent des documents hautement compromettants pour notre pays. Il va sans dire que ces informations ne doivent pas tomber aux mains de l’ennemi. »
La nature de ces documents ? Ne pas même envisager de poser la question.
Le type en question, ce devait être mon boss, Lambert. Je me souviens au moins de son nom, pour l’avoir prononcé si souvent dans mon émetteur radio.
-« Encore une chose… je vous informe que vous avez la permission de tuer.
Lorsque vous aurez récupéré ces documents, vous devrez rapidement mettre un terme à l’existence de ce traître. Mieux vaut ne pas prendre de risques.
C’est l’avenir de notre pays qui est en jeu. »
Je récupère le dossier, et je lance un regard confiant vers Lambert. Son ombre me répond d’un hochement de tète approbateur.
Fin de la réunion.
J’ai failli à ma tache. Et voilà ou j’en suis à présent.
J’ouvre les yeux, et mon présent, c’est ce bâtiment fédéral, et les secrets qu’il renferme.
Si cet agent double est le responsable de ma déchéance, si son identité est confinée à l’intérieur de ses murs, alors je la découvrirai.
-« Monsieur… »
Décidément, c’est une habitude. Les hommes de loi aiment m’interrompre dans mes pensées.
Je fais mine d’obtempérer. Je montre mon fameux pass magique, celui qui me permet de pénétrer n’importe quel bâtiment officiel.
Mais quand vient l’heure du détecteur de métaux, plus moyen de tricher.
L’unique accès aux étages supérieurs. L’unique voie vers la vérité.
Il y a bien longtemps que j’ai abandonné mon arme réglementaire, et je me vois mal justifier toute mon artillerie.
Je profite de ces quelques secondes de confiance gagnées pour franchir le détecteur d’un pas nonchalant, tout en sortant mon revolver d’une main et mon fusil de l’autre.
L’avantage avec ce type d’armes, c’est que vous n’avez pas besoin de viser avec précision.
J’appuie sur la gâchette à deux reprises, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la caméra de sécurité est bousillée et l’agent de garde est à terre, une volée de plombs dans l’estomac.
Mission accomplie. Le plus dur est fait.

Je décide d’emprunter les escaliers, sachant que l’ascenseur est le moyen le plus sur de se faire coincer entre quatre murs, sans aucun échappatoire possible.
Douze étages. Environ 150 marches à gravir avant de découvrir la vérité.
J’ai des fourmis dans les jambes, et cette ascension me donne un fichu tournis.
Chacun de mes pas me fait terriblement souffrir, mais je continue d’avancer.

Quand j’arrive au bout de ces fichues marches, je suis essoufflé. Mais je ne peux plus m’arrêter : j’aperçois le nom de ma cible sur la porte en face, et pénètre dans la pièce sans attendre.
L’homme est assis à son bureau. Du moins il était assis.
Quand il me voit débarquer, il se lève d’un bond et son fauteuil manque de basculer.
-« Fischer !! Fischer c’est bien vous nom de dieu…
Comment diable…
-La ferme. C’est moi qui pose les questions.
Vous savez pourquoi je suis ici, n’est ce pas ? »
L’homme se tord derrière son bureau. Je sens la peur le gagner, je sens sa gorge se nouer.
Il tente de ravaler sa salive, de garder son calme, mais je sais bien ce qu’il pense au fond de lui. C’est comme si j’étais dans sa tète. Dans son esprit.
Il se dit qu’il a un homme en face de lui prêt a tout.
Probablement incontrôlable.
La dernière fois que j’ai pu voir mon visage dans une glace, je ne me suis pas reconnu.
L’homme qui me faisait face n’était qu’une ombre dans la nuit. Un ectoplasme sans vie.
Rien qu’un fantôme dévoré par la haine et le manque de sommeil.
-« Je sais… je sais que vous avez assassiné la plupart des hommes qui étaient au courant de cette affaire. Du moins vous êtes le principal suspect.
Vous êtes donc là pour m’éliminer ? Vous avez retourné votre veste ? »
-« Non, je suis ici pour éclaircir un point. Un point sur lequel vous allez me devoir me répondre sans détour mon cher Lambert… »
Soudain, alors que je touche enfin au but, je sens mes jambes vaciller.
Une impression de torpeur m’envahit et des images défilent à toute vitesse dans ma tète.
Je revois cette pièce, je revois ce bureau tandis que j’étais encore en service et que mon but n’était alors que de servir ma nation.
Ce à quoi je me suis toujours consacré. Défendre mon pays et ses intérêts.
Quel qu’en soit le prix.
Je revois ce même Lambert en train de me donner le fameux dossier.
Je l’ouvre et je…
Non, je ne dois pas sombrer. Pas maintenant.
Je sais ce qu’il m’arrive. Le micro sommeil. Pendant quelques secondes, mon esprit vacille et je ne suis plus vraiment là. Et ce temps a suffi à ma cible pour se jeter sur un tiroir et tenter de récupérer son arme.
Heureusement, je suis plus rapide que lui. Malgré mon état lamentable, mes réflexes aguerris ne m’ont pas abandonné. Je le plaque au sol, je mets mon revolver contre sa tempe et je lui pose cette question qui me brûle les lèvres :
-« Qui est cet agent double ? Comment a-t-il pu savoir ou j’habitais ?
Vous m’avez trahi n’est-ce pas ? Vous m’avez vendu aux russes !!! »
Pendant un instant, je ressens une nouvelle fois cette rage qui m’habite. Elle est là, plus que jamais, et mon esprit tourmenté me transmet à nouveau les images de ce sinistre carnage,
cette explosion qui a fait volé en éclats mon appartement ainsi que la chair de ma chair.
Lambert, paniqué, se lance dans un charabia incompréhensible. Quand enfin je comprends ce qu’il dit, voila ce que j’entends :
-« …fou… êtes fou…vous divaguez Fischer…
Je…n’y comprends rien… C’est vous… c’est vous qui… avez exécuté…
Vous saviez qui était…qui ét… agent double… vous…accepté la…miss…mission. »
Ma patience atteint ses limites. Lambert continue de marmonner, je presse le flingue contre son front, et j’entends déjà la balle lui perforer le crâne… avant qu’il ne me désigne un nouveau tiroir du doigt.
Ai-je tiré ? Je ne crois pas. J’entends Lambert pleurnicher quelque part, au fond de la pièce.
Je ne distingue plus grand-chose. Les formes deviennent floues tout autour de moi.
Mon esprit s’embrouille à nouveau. Je dois savoir.
Je tiens enfin le fameux dossier. J’ai trouvé ce que Lambert me montr…
Non !!! Non !!! Ce n’est pas vrai !!!
Ce n’est pas possible !!!
A mon tour, je m’effondre au sol. Mes jambes ne supportent plus mon corps.
Je ne peux plus me tenir debout. J’ai si mal tout à coup.
Ma découverte m’a glacé le sang. Je reste figé sur place, tandis que Lambert agonise.
J’ouvre les yeux à nouveau, et je me vois en train de lui serrer le cou.
Mes membres ne répondent plus à ma seule volonté. Plus rien n’est sous contrôle.
Les mots s’échappent de ma bouche.
-« Non !! Mensonges ! Ce n’est pas le dossier officiel !
Vous me manipulez…vous me… »
Suis-je ici ou suis-je ailleurs ? Suis-je vraiment ici, maintenant ?
Lambert est mort à présent. Je ne comprends même pas ce qui est lui arrivé. Et puis soudain… un nouveau flash…et quand ces images sordides ont fini de défiler sous mes yeux, quand mes mains ont fini d’étrangler cet homme, je me vois debout, au centre de la pièce, et je ne sais pas si un jour tout redeviendra normal.
Je ne sais plus ce que je dois croire, ni même penser.
Mais j’ai beau ouvrir les yeux, les fermer à nouveau, les ré-ouvrir, et s’il y a bien une image qui refuse de disparaître, c’est celle de ce fichu dossier ouvert à la page centrale.
Le temps se fige une nouvelle fois, et quelque part au fond de ma tète, j’entends ces quelques paroles prononcées par Lambert avant que je ne lui brise la nuque :
-« C’est vous qui avez fait exploser votre appartement. Personne d’autre.
On vous a cru mort sur le coup. Vous n’auriez jamais du y ret… »
Non…Non… Non !!!
Je ne peux croire en ces propos insensés. Pourquoi aurais-je moi-même mis feu à mon propre appartement ? Pourquoi aurais-je risqué d’attenter à la vie de… ?
Et pourtant… pourtant tout s’explique si j’en crois l’image imprimée désormais dans ma tète.
Celle de ce dossier concernant ce fameux agent double.
Celle de ce dossier contenant la photo de ma femme.

Dois-je croire en ce que mes yeux voient ?
Dois-je croire en cette sombre réalité qui m’assaillit ?
Je ne sais plus à qui ni à quoi je dois me fier. Si ça se trouve, tout cela n’est que le fruit de mon imagination.
Si ça se trouve, je suis encore dans mon motel miteux à me morfondre, et Lambert est toujours en vie, en possession d’informations toutes autres.
Mais je dois reconnaître la possibilité…la probabilité que…

Quand j’ouvre les yeux à nouveau, je ne suis plus dans le bureau de Lambert.
Je suis dehors, dans la rue, devant ce foutu bâtiment fédéral.
Le silence règne tout autour de moi, les ténèbres m’envahissent à nouveau.
Et le temps reste une notion toute relative.
Si j’ai accompli les actes dont je crois être responsable ? Lorsque j’observe le 12e étage, lorsque je vois les flammes envahir le bureau de Lambert, je me dis que quelque chose s’est certainement passé.
Et si j’y ai réellement vu ce que j’ai vu…
Si ce que je crains être la vérité était bien celle que mon esprit malsain a tenté de dissimuler à ce pauvre Sam Fischer…

Alors faites que demain j’ai tout oublié.
Après une bonne nuit de sommeil.


FIN


Son associé au billet :

Kids

Posté le 01.04.2008 par mauvaisesnouvelles



KIDS


Denis aimait bien les histoires.
Il en racontait souvent à sa sœur.
Mais ce soir-là, les histoires allaient devenir réalité.
Denis avait un flingue.
Il a ouvert la bouche, il a mis le canon à l’intérieur, et il a dit :
« Tu connais celle du mec qui en a tellement marre de vivre qu’il est prêt a s’allumer le cerveau devant sa propre sœur ? »
Non elle lui a dit.
Jen avait 12 ans.
Mais elle n’a jamais oublié son geste.
Rien n’efface la perte d’un ètre cher.

J’ai gardé tes photos elle lui a dit.
« Merci, lui a dit Denis. Mais qu’est-ce que tu fais là ? »
Jen ne comprit pas tout de suite.
Elle se demandait pourquoi son frère avait cet air dubitatif.
Pourquoi ne serait-elle pas « là » ? C’était chez elle. C’était son frère.
Je crois que tu es fatigué elle lui a dit.
On est lundi. J’ai fini l’école elle a dit..
Alors Denis a répondu : « Si tu es là, c’est que tout est fini.
Il n’y a pas d’école au purgatoire. »
Ouais. C’est ça.
Le purgatoire. Et pourquoi pas l’enfer tant qu’on y est ?
« Pas encore. On verra bien. La suite au prochain épisode. »
Denis a regardé tendrement Jen, puis il a dit :
« C’est pas ton heure ptite sœur.
Ne fais pas les mêmes conneries que moi.
Ranges ton flingue. »

Jen se réveilla en sueur.
Le réveil affichait 4h07.
Elle lança un regard rapide autour d’elle, pour vérifier que tout était encore là.
Son miroir en forme de coeur, sa table basse avec son journal intime, ses posters de Kurt Cobain…
Sa bonne vieille chambre au papier peint délavé.
Elle n’avait pas quitté ce bas monde. Elle n’avait pas revu Denis depuis qu’il s’était explosé la cervelle.
Encore une fois. Encore une nuit. Toujours le même cauchemar…

Jen décida d’aller en cours. C’était peut-être pénible parfois, mais fallait bien se motiver pour obtenir son foutu brevet.
3 années s’étaient écoulées depuis le suicide de Denis.
Jen tentait de mener une vie à peu près « normale », du haut de ses 15 ans.
Denis en avait 19 quand il avait commis l’irréparable.
Plus que 4 ans se disait Jen. Plus que 4 ans et je saurais enfin si je dépasserai la date limite de péremption.
Est-ce que la majorité menait à la dépression ?
Des milliers de questions se bousculaient dans la tète de Jen.
Des milliers de questions sans réponses.
Comment son frère avait sombré dans l’alcool et la drogue. Comment il avait petit à petit quitté ce monde, sans que personne ne s’en aperçoive réellement.
Ou sans que personne ne veuille s’en apercevoir.
Denis était devenu solitaire.
Jen redoutait plus que tout la solitude.
Depuis ce jour fatal, elle ne voulait plus jamais être seule.

Tom arriva au lycée en retard, comme tous les jours.
La clope au bec, il se traînait lamentablement, marchant sur son baggy bien trop grand pour sa petite taille.
Son bouc naissant le démangeait, mais il tenait à l’entretenir, quitte à se couper avec le rasoir de son père.
La cloche sonna. Ce devait être la fin de la première heure.
Tom sourit. Il y a quelques années, il aurait paniqué, mais maintenant, il s’en foutait royalement.
Il allait inventer une excuse quelconque, et la prof de français n’en croirait probablement pas un mot, mais elle l’accueillerait dans son cours comme tous les jours.
Tom savait que dans tous les cas, c’est lui qui remporterait le conflit.
L’école était obligatoire, et il aurait fallu un motif sérieux pour le virer.
Il avait déjà fait des siennes, mais rien d’irrécupérable.
En passant devant les toilettes mal entretenues, Tom se remémora le jour ou il avait lâché 3 boules puantes pendant le cours de biologie.
Tout le monde était plié en quatre. La prof lui avait collé deux heures de retenue.
Comme d’habitude, Tom avait réagi par un haussement d’épaules.
Etait-ce censé être une punition ?
Plus il passait de temps à l’école, moins il en passait chez lui.
Tom avait beau partir largement en avance chaque matin, il était toujours en retard.
Et s’il ne traînait pas en retenue, à passer le temps en roulant ses joints avec son shit bon marché, il vagabondait dans son quartier, cherchant une occupation quelconque pour tromper l’ennui.
Non. Tom ne voulait pas rentrer chez lui.
Mais il savait bien que tôt ou tard,il y serait bien obligé…

La seconde heure de français commença.
Tom se plaça au fond, ne cherchant même pas à s’excuser de son absence.
La prof ne fit pas attention à lui.
Il se tourna vers Shane, et murmura :
« Hé mec c’est quoi le plan pour ce soir ? »
Shane le regarda d’un air mi-amusé mi-consterné.
« Mais putain ça fait 5 soirs de suite qu’on bouge… tu veux pas faire une pause ?
Rentres chez toi… mates un porno… »
« Connard. »
Tom regarda le plafond. Il se demanda s’il allait arriver à planter son crayon s’il le lançait à cette distance.
En y repensant, sa mère était bien parvenue à planter son couteau dans le tableau du salon en le lançant de la cuisine.

« T’es qu’un pauvre type…Ne t’approches pas de moi »
La mère de Tom fixait son père de façon presque inquiétante.
Quelque part, c’était une sorte de soulagement pour Tom, même si ces paroles n’étaient pas très tendres : cela devait faire au moins 15 jours que sa mère ne s’était pas adressé directement à son père.
D’habitude, il avait droit à du « Tom, tu diras à ton père que… » et suivait bien entendu le « Tu répondras à ta **** de mère », son père étant assez imaginatif en terme d’insultes.
Tom avait fini par se demander si ses parents avaient encore conscience qu’ils vivaient sous le même toit.
On aurait dit deux fantômes qui cohabitaient et se côtoyaient sans même s’en apercevoir.
Quand ils désiraient communiquer, ils s’adressaient à un intermédiaire, en l’occurrence lui.
Ce rôle ne lui plaisait pas du tout, mais il était bien malgré lui obligé de l’accepter.
« Ne t’avises pas de me parler sur ce ton » avait répondu son père
Le couteau de sa mère était planté dans le cadre du salon représentant une biche entourée de ses petits faons.
Cette image de quiétude familiale faisait un peu tache aujourd’hui.
Tom se dit une nouvelle fois qu’il était temps de décamper, maintenant qu’il avait l’assurance que sa mère reconnaissait toujours son père.
Ce soir-là, il avait regagné sa chambre, allumé sa sono et ouvert un bouquin histoire de se changer les idées.
Est-ce que sa mère allait faire un nouveau tour de lanceur de couteaux ? Avait-elle volontairement raté sa cible ?
Il ne préférait pas le savoir.
Le disque de Slipknot couvrait difficilement le fond sonore constitué des cris de ses parents qui continuaient inlassablement de « s’envoyer des fleurs ».
Tom mit le volume à fond.
Il ferma les yeux et essaya de penser de toutes ses forces qu’il était ailleurs.

Carol ouvrit les yeux.
7h30 : il était temps de se préparer pour aller en cours.
Tout juste le temps de prendre une douche, un petit déjeuner léger, et bien sur, réciter son psaume du matin.
Son père veillait au grain.
C’était comme si elle percevait son ombre au dessus de sa tète lorsqu ‘elle priait.
Elle aurait du percevoir aussi celle de Dieu.
Mais ça n’était pas le cas.
Carol n’était pas croyante pour un sou. Elle avait cessé de croire le jour ou Denis s’était logé une balle dans la tète alors qu’elle l’aimait en secret.
Son journal intime portait encore les traces de ce pénible deuil.
Carol y inscrivait aussi ses visites fréquentes à la paroisse du quartier.
Ses confessions au père Michel.
Elle se gardait bien de lui confier ses pensées de luxure.
Elle avait beau être majeure depuis bientôt 6 mois, ses parents ne voulaient pas en entendre parler.
Le sexe avant le mariage était péché disaient-ils.
Avaient-ils raison ou tort, là n’était pas la question. Elle se devait de respecter cette règle, sinon elle savait qu’elle pourrait être bannie de la maison familiale du jour au lendemain.
Son père aurait été capable de lui couper les vivres pour un simple flirt.
Et si Denis était encore en vie… S’il avait vécu suffisamment longtemps pour pouvoir « franchir la ligne » avec elle…
Alors peut-être que Carol aurait commis le péché. Peut-être qu’elle lui aurait demandé de l’emmener, de fuir loin de cette petite ville bien tranquille.
Vers un éden illusoire. Un endroit ou le vice et le péché seraient monnaie courante.
« Qu’est-ce que tu marmonnes ? » fit son père.
Bien sur. Les termes éden et vice ne pouvaient cohabiter.
Comment pouvait-elle encore se surprendre à penser tout haut ?

Carol franchit le seuil de sa maison.
Elle vérifia le contenu de son sac : ses bouquins de philo, son agenda, son porte-monnaie Winny l’Ourson et… la Bible.
Ce bouquin volumineux que son père s’empressait de glisser dans ses affaires dès lors qu’elle oubliait de l’emmener avec elle.
Forcément, il y avait le catéchisme juste après les cours.
Comment aurait-elle pu comprendre la parole de Dieu sans son ouvrage de référence ?
Carol avait déjà lu plusieurs fois la Bible. Son père l’interrogeait parfois dessus.
Putain se dit-elle. J’ai pas assez de conneries à apprendre à l’école.
Il faut en plus que je me tape les évangiles.
Une jeunesse entière consacrée à apprendre des choses inutiles.

Carol continuait d’avancer, la tète dans les nuages.
Tandis qu’elle rêvait d’un départ précipité, d’un monde sans Dieu ni théorème de Pythagore, elle vit soudain une personne qui lui rappelait des souvenirs bien trop douloureux.
La sœur de Denis, vêtue de son habituelle robe noire, marchait d’un pas décidé vers l’école.
Elles se croisèrent. Jen leva à peine les yeux.
Depuis la mort de Denis, elles n’avaient plus beaucoup de contact toutes les deux.
Jen faisait dans le gothique, tandis que Carol se devait de porter une tenue « convenable pour une jeune fille de son age ».
Et son père n’appréciait que modérément qu’elle fréquente ces « satanés païens ».
Pourtant, Carol éprouvait une forte empathie à l’égard de Jen. Elles auraient pu se rapprocher suite à leur deuil commun. Mais ça n’était pas le cas.
Ce qui détruit le monde ce n’est pas la communication avait-elle lu quelque part.
C’est le manque de communication.
Pourquoi n’apprenait-on pas ça à l’école ?

Oui pourquoi, se dit Tom.
Pourquoi ses parents avaient-ils abandonné l’idée même d’une discussion sereine quant à leurs problèmes de couple ?
Il se disait parfois que le monde, au sens technologique du terme, avait beau évoluer en permanence, ça n’était pas le cas des êtres humains.
Le monde évoluait trop vite pour ces créatures basiques.
Le monde avançait, et les êtres humains régressaient.
La communication avait beau se développer, téléphones sans fil, ordinateurs portables, Internet haut débit…à quoi bon ?
Les gens ne se parlaient même plus.
Tom n’avait que 16 ans. Ses parents en avaient plus du double.
Pourquoi avait-il parfois la sensation que c’était lui le seul adulte à la maison ?

Le cours de biologie venait de débuter, mais Tom était loin, très loin, perdu dans ses pensées.
Les mammifères marins vivent en symbiose avec la nature elle a dit, ou un truc dans le genre.
Rien à foutre.
Tom n’avait qu’une envie : grimper sur les toits pour crier sa colère à la face du monde.
Tu sais, cette espèce de boule que tu as au fond de l’estomac, qui te donne envie de vomir mais tu te retiens parce que tu veux continuer à donner bonne impression.
« Le monde entier s’écroule autour de moi, mais je continue de sourire. »
Cette sensation déplaisait terriblement à Tom. C’était comme s’il s’autocensurait.
Comme s’il voulait sauver les apparences, contrairement à ses parents qui avaient abandonné l’idée il y a bien longtemps.
Il aurait voulu tout lâcher, tout foutre en l’air, dire ce qu’il avait sur le cœur et mettre un terme à cette rancœur qui le rongeait de l’intérieur.
Mais c’était plus fort que lui : il n’y parvenait pas.
Alors il continuait à jouer le jeu : aller à l’école tous les jours, faire semblant de s’intéresser à ces cours soporifiques, et rentrer chez lui le soir pour assister à la troisième guerre mondiale.
Sourire. Répondre « ouais » quand on te demande comment ça va. Répondre « comment ca ? » quand on te demande si quelque chose ne va pas.
Sauver les apparences. Encore et toujours.
Tom se dit que s’il avait eu un peu plus de courage, un peu plus de corones dans le calbut, alors oui il serait monté sur le toit, alors il aurait dit merde à ses parents, arrêtez vos conneries.
C’était l’age sans doute. Peut-être apprendrait-il vraiment avec le temps ce que c’était d’être aigri. Tout comme ses parents.
En attendant, il se contentait de laisser faire les choses.
La fin de l’adolescence… y’aurait-il un vrai changement ?

Les changements, Jen n’y croyait plus vraiment. Tout du moins les changements positifs.
Elle sortit de son cours de maths, ou elle n’avait rien compris une fois de plus.
C’était l’heure de la « récré » : le moment venu pour se défouler, foot pour les garçons, cancans pour les filles… quel schéma pathétique mais pourtant si réaliste…
Tandis que Mark et Shaine jouaient aux durs près de la cafet’, que Tom marmonnait dans son coin en roulant son pétard, Sandra et Kim riaient à gorge déployée, qui de Steve ou de Mike avait la plus grosse…paire de colliers en argent.
C’était la mode. Il fallait jouer au gangster pour plaire aux « girls ».
Jen se fichait de tout cela, du moins c’est ce qu’elle voulait se faire croire.
En réalité, cela l’exaspérait : cette dictature de la mode la rendait quasi-hystérique, surtout quand elle contemplait ces petites pétasses en train de comparer la marque de leur string.
Putain avait-elle envie de leur dire… dans quel monde vivez-vous ?
Ces nanas dépensaient leur peu d’argent de poche dans des fringues de marque et autres accessoires de luxe. C’était semble-t-il la condition sine qua non pour être acceptée dans ce monde si cruel.
Et la personnalité n’était qu’en option. Comme la radio quand on te vend la voiture neuve.
Se mettre en avant. Afficher son appartenance.
Jen essayait tant que possible de se détourner de cela. Elle avait adopté la tenue de gothique en signe de protestation. Comme pour militer contre ce fascisme ambiant qui imposait aux jeunes filles de porter du Prada ou du Gucci.
Mais elle savait qu’elle-même ne pouvait échapper au fait d’être cataloguée.
Elle avait envie de dire merde à toutes ces petites connes qui la critiquaient sur sa tenue, qui lui racontaient qu’on leur avait dit que Marilyn Manson sacrifiait des poussins vivants sur scène et qu’ensuite il les mangeait.
Elle avait envie de leur rétorquer que leurs soucis de fashion-attitude, leur putain d’apparence, tout ça c’était des problèmes merdiques qu’elles se créaient de toutes pièces.
« Vous vous plaignez tout le temps de tout et de n’importe quoi. Vous n’êtes jamais heureuses, jamais satisfaites. Vous vivez dans un monde de surconsommation qui vous bouffe le cerveau. »
Oui, Jen aurait voulu leur dire tout ça. Elle aurait voulu leur signifier que porter une sous-marque, être ringard, ça n’était absolument rien comparé au fait de perdre son frère et de devoir vivre avec cette putain de culpabilité toute sa vie.
Mais Jen se taisait.
Jen n’était qu’une gamine paumée parmi tant d’autres.
Et elle en était parfaitement consciente.

« Ca n’est pas bien… pas bien du tout… tu en es consciente Carol ? »
Le père Michel lui faisait face. On ne fait pas la grimace à un vieux singe il lui avait dit.
Ou un truc dans le genre.
Carol était arrivée en retard au catéchisme, et surtout, surtout, elle avait les yeux bizarrement rouges.
Elle ne put nier bien longtemps son méfait : avant de venir, elle avait rencontré Tom sur le chemin qui lui avait laissé tirer sur son joint.
Le père Michel s’en était évidemment rendu compte.
Et voila qu’elle se faisait sermonner par ce vieux puceau gras du bide.
Ah ça oui se dit-elle, tu es bien gras mon ami. Ton église est bien belle. Mais expliques moi une chose, pourquoi y a t il encore des vagabonds qui crèvent la dalle devant la maison de Dieu tandis que tu te pavanes dans ta belle robe de soie cousue main ?
« Carol…Tu m’écoutes ? »
Non. Carol n’écoutait plus. Elle avait décidé de ne plus écouter ce vieil hypocrite, ce type qui avait décidé de consacré sa vie à une cause qui lui était étrangère.
Carol en avait assez de se voir imposer ses opinions religieuses par ses parents.
Il était temps de se rebeller.
Il était temps de dire merde à toute cette supercherie grotesque.
« Carol !! Carol !! »
« Ou…oui…père Michel. »
Du vent. Ce qui se passait dans sa tète était si éloigné de ce qui se passerait en réalité.
Carol le savait. Elle se faisait juste des films, encore une fois.
Elle acquiesça quand le père Michel lui dit qu’il allait en aviser ses parents, qu’elle serait certainement punie de sortie et qu’elle irait au purgatoire si elle continuait à déconner.

« Il n’y a pas d’école au purgatoire » avait dit Denis
Non, c’est vrai se dit Jen. Alors c’est peut-être pour ça qu’il est parti.
Parce qu’il n’y a plus rien après.
Plus rien à supporter, plus rien à endurer.
Plus de préjugés, plus de racisme, plus de guerre dans le monde.
C’est moche la vie se dit Jen.
Tom n’en pensait pas moins.
Croisant Jen, il se gratta le bouc, récupérant une petite boulette de shit.
Il lui fit signe. Elle acquiesça.
Ils marchèrent ensemble, quand Carol se pointa, l’air dépité.
« Rejoins nous » fit Tom
C’est la marche silencieuse des désabusés de la vie pensa-il tout haut.
Si jeunes et déjà si blasés.
C’est usant la vie se dit Carol.
Ils continuèrent encore quelques mètres et puis… il était temps de rentrer.
Finie la journée aux secondes qui durent des minutes, aux minutes qui durent des heures.
Bienvenue dans le quotidien.
Et ça recommence demain.
C’est vraiment nul la vie se dit Tom.
Tu te souviendras de cette nuit dans 20 ans maman ? Tu te souviendras de ce moment presque banal pour toi, ou tu as dit, comme si tu décidais de quitter le restaurant parce que le menu ne te plait plus, que tu quittais la maison ? C’est ça mes vacances. Chouette. J’en garderai un putain de souvenir.
Et toi Denis ? fit Jen. Tu en penses quoi ? Je dois vraiment ranger mon flingue ? Ou continuer à subir quotidiennement les railleries de ces petits trous du cul qui me servent de camarades de classe ?
Ah quoi bon fit Carol.
Un jour nous serons ce qu’ils appellent des « adultes ».
Et alors nous aurons oublié tous nos rêves et tous nos illusions.
Peut-être accepterons-nous notre condition avec un peu plus de philosophie.
….
Ou peut-être pas.

C’est douloureux la vie fit Tom.
C’est cruel la vie fit Jen.















……………..C’est la vie fit Carol.



FIN
Son associé au billet :

Les bonnes nouvelles

Posté le 25.06.2008 par mauvaisesnouvelles
Les bonnes nouvelles





Mon métier, c’est de vous dire la vérité.
Rien que la vérité.
Mon métier, c’est de relayer l’information, sensibiliser l’opinion publique à tel ou tel phénomène.
Enquêter, communiquer, manipuler.
Tout cela, c’est mon métier.
Car la vérité dont je vous parle, il s’agit de ma vérité.
La réalité que je vous présente, c’est celle qui va plaire à mon rédac chef.
Celle qui va susciter l’horreur, l’indignation, et toutes sortes de sentiments qui vont vous faire maudire cette société pourrie.
La réalité que je vous dévoile, c’est celle que je façonne jour après jour, nuit après nuit, pendant que le bon citoyen tremble devant son écran de télévision.
La guerre, la famine, la maladie, toutes ces choses ignobles qu’un présentateur bien sous tous rapports vous inflige chaque jour aux alentours de 20h.
Tous ces phénomènes-là, je les connais par cœur : après tout c’est moi qui suis sur le terrain, qui constate et établit un rapport en temps réel.
Le monde crève à petit feu, et je ne suis rien d’autre qu’un spectateur privilégié de cette lente déchéance.
Spectateur et auteur.
Arriviste et dénué de tout sens moral.
Si un type chope un virus bénin, un cas rare et isolé qui va le constiper pendant 3 jours, je vais vous dire qu’une terrible épidémie menace le pays et que les conséquences sont désastreuses.
Si un petit groupuscule s’amuse à inventer des théories fumeuses qui font vaguement penser à une religion, je vais vous dire qu’une dangereuse secte menace la santé mentale de vos précieux chérubins.
Car contrairement à vous, je ne lis pas l’information.
Je la crée.
Quiconque détient un tel pouvoir peut se vanter d’avoir une emprise certaine sur les individus.
Oui, vous, l’insignifiante masse laborieuse, le ramassis de crédules qui auront peut-être un jour l’honneur de figurer dans mes lignes si vous décédez de mort violente.
Voir aussi : Pétage de plombs. Vol avec violence. Pédophilie.
Bref, tous ces sujets dont les gens raffolent et prennent un plaisir malsain à lire et à ressasser en société.
Le malheur des uns fait le bonheur des autres dit le fameux dicton. Et votre malheur, c'est mon fonds de commerce.
Un peu comme le fossoyeur qui va sabrer le champagne quand un riche client décède et que sa famille va lui acheter le dernier cercueil tout confort, au cas ou il aurait l’idée bizarre de se réveiller un jour.
La mort, ce dernier rempart, cette ultime issue de secours qui vous permet d’effacer toutes ces images terribles de votre esprit.
La destruction annoncée d’un monde contaminé par la haine et la violence.

Certains me traiteront de monstre devant l'indifférence dont je fais preuve.
Peu importe. Pour moi, nous sommes tous des monstres.
Hommes, femmes, enfants, vieillards, quel que soit l’age, le sexe, la religion, nous sommes tous les mêmes.
C’est la raison seule qui nous distingue des autres espèces, celle qui dicte à notre cerveau d’aimer son prochain, de ne pas lui nuire, ce genre de conneries qu’on peut trouver dans le best-seller du fils de Dieu.
Car la raison vacille plus que de raison, et nombreux sont ceux qui cèdent à leurs pulsions.
Voyez l’horreur de ce monde, voyez comment l’homme s’évertue à annihiler la planète et ses semblables.
Allumez la télévision.
Sortez.
C’est la même chose, à peu de choses près.
Je me contente seulement d’enjoliver la réalité. La rendre encore pire.
Et tant que l’homme continuera à vivre, tant que ce prédateur continuera à sévir sur cette terre, eh bien j’aurai du boulot.
Autant dire pour un bon moment, du moins jusqu'à ce que notre planète ne soit plus qu'un vaste champ de ruines, un chaos résultant de notre inconscience et de notre cupidité.
Le scoop ultime, dans un monde que l'être humain aura bâti et détruit en un temps record à l’échelle de l'univers.
Et moi dans tout ça ?
Rien de plus qu’un rouage essentiel dans une société dite civilisée.
Rien d’autre qu’un maillon de la chaîne qui contribue à semer la paranoïa dans cet éden illusoire, ou chacun a peur de son voisin, cet inconnu.

---

-« Bruce ? J’ai un dossier pour toi… »
Le type qui m’appelle par mon prénom, c’est Jim Carlson. Mon rédac-chef.
Comment j’en suis arrivé à me lier d’amitié avec ce fouille - merdes, je n’en sais foutre rien.
Les années passent, l’habitude s’installe, et les gens que vous détestez finissent par vous être totalement indifférents.
Le tout c’est de ne pas ouvrir sa gueule trop fort, voire de ne pas l’ouvrir du tout.
Jouer les employés dociles et laisser une confiance aveugle s’installer petit à petit.
Là ou vos sentiments personnels laissent place à un détachement total.
Ce qui a sans doute plu à Carlson, c’est le total manque d’empathie dont j’ai rapidement fait preuve à l’égard de mes « victimes ».
Tous ces gens si fragiles, perdus dans les méandres de leur triste existence, et qui se retrouvent dans les lignes de notre quotidien. Toute cette souffrance à laquelle je fais face magnéto à l’appui, relevant le moindre petit détail qui peut avoir la plus grande importance.
Carlson m’avait confié les sujets les plus glauques, les plus malsains, et là ou un journaliste lambda avait peur de s’aventurer, moi je posais les questions les plus dérangeantes, les plus intimes, et j’obtenais toujours des réponses. Enfin, la plupart du temps.
J’étais devenu une sorte de star locale.
Tel le chevalier Bayard, j’étais le reporter sans peur et sans reproches.
A tel point que j’avais acquis une liberté totale au sein de la rédaction, et que je pouvais me permettre de léguer les sujets inintéressants aux autres journalistes.
-« Faites voir ? Quoi, encore un bébé assassiné ? La barbe… »
Le genre de sujets que j’avais déjà couvert une bonne vingtaine de fois.
Le genre de sujets dont personne ne veut, mais il faut bien que quelqu’un le fasse.
-« Terrence ? Viens voir un peu par là… »
Terrence était nouveau au sein de la rédaction. Seulement quelques mois qu’il bossait ici,
et déjà il avait eu à s’occuper des pires affaires, notamment celles que je lui transmettais.
C’était un jeune blanc-bec au teint pale, les cheveux taillés courts et la barbe naissante.
Il portait de grosses lunettes rondes qui lui bouffaient le visage, et son look de vieux garçon
- chemise à carreaux rayon discount et raie sur le coté façon Clark Kent - tendait à me faire penser que sa vie amoureuse se résumait à la pratique en solo.
Il n’avait de surcroît aucun caractère, ce qui me laissait l’entière opportunité de lui céder avec joie ces dossiers plus que douteux.
-« Qu y a t il Br…»
-« Il y a que tu vas t’occuper de ce gamin abandonné dans une poubelle, j’ai une affaire urgente à régler ! »
-« Mais… c'est-à-dire que j’avais déjà prévu cet après-midi de… »
-« Eh bien tu reportes… ou tu te démerdes pour faire les deux. C’est pas mon problème. »
Terrence savait que s’opposer à moi, cela revenait à s’opposer à Carlson.
Je n’étais pas le boss, mais c’était tout comme.
Il allait à nouveau se résigner, et moi j’allais partir m’occuper d’une affaire un peu plus intéressante.

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Attention…
Quand je dis affaire plus intéressante, il faut relativiser.
Quand vous avez tout vu, tout entendu, quand vous êtes dans le métier depuis des années comme c’est mon cas, plus rien ne vous étonne, ou presque.
Tout juste haussez vous un sourcil quand un indic vous branche sur une affaire un peu tordue, un trafic d’organes en plein centre-ville ou encore un violeur récidiviste amateur de vieilles femmes obèses.
Les gens en veulent toujours plus. Et par conséquent, moi aussi.
C’est aussi simple que ça. Et c’est ce que je m’évertuais à expliquer ce soir-là à mon « collègue », Pete Paterson ; la cinquantaine, costume noir toujours impeccable, et un brushing parfait qui devait lui coûter l'équivalent du SMIC mais qui lui donnait presque dix ans de moins.
Nous avions convenu d'aller boire un verre au Red Tiger, fameux bar branché qui faisait office de QG des journalistes de tous poils. Et tandis que je devisais en sirotant mon mojito, fixant la sublime serveuse blonde d'un œil et Pete d'un autre, ce dernier semblait toujours aussi dubitatif devant mon cynisme affiché.
-« Comment peux-tu dire des choses pareilles ? On parle d’êtres humains bon sang !
Il n’y a donc plus rien qui te touche ? »
-« Tu veux dire, à part les seins de la serveuse ?…Blague à part, ce qu’il faut que tu comprennes Pete, c’est que notre métier s'apparente à celui de l'avocat : nous ne devons pas juger, simplement observer et défendre notre version des faits.
Il n’y a pas de place pour les sentiments. Ca c’est bon pour les bleus… »