Il ne faut surtout pas regarder le réveil.
Sinon c’est le réveil qui vous regarde.
Les aiguilles tournent. L’heure avance.
Et le tic-tac régulier. Toujours le même.
Après le jour vient la nuit, vient le jour, vient la nuit :
Un cycle perpétuel, une boucle qui se répète inlassablement sous mes yeux fatigués.
Je tire le store et espère la lumière du jour, mais il fait toujours nuit.
Logique.
Quel foutu connard irait s’introduire dans une chambre d’hôtel en pleine matinée ?
Quel foutu connard serait assez stupide pour risquer de voir sa victime éveillée, en train de lire son journal et de tremper ses croissants dans son café ?
Non, ce serait vraiment trop bête. Autant profiter de la nuit. D’un sommeil profond et réparateur.
Le type qui s’est introduit cette nuit dans ma chambre a été mal informé.
Ce type-là ne savait pas que je n’étais plus tout à fait dans mon état normal.
Des jours, des semaines, des mois entiers.
Je ne savais même plus quel jour. Quelle heure. Quel foutu endroit j’avais bien pu envahir.
Quand les souvenirs s’effacent, quand la mémoire vous trahit, vous savez que quelque chose ne tourne plus bien rond.
Les gens deviennent des images, des formes qui s’évanouissent dans la nature.
Vous ne savez plus très bien à qui vous vous adressez, ni même pourquoi.
Mais vous continuez.
Parce que quoi qu’il arrive, même si vous ressemblez à un foutu cadavre, vous vous rappelez au moins d’une chose : il y a un but à tout cela.
Je me tiens près de l’homme qui a tenté de mettre fin à mes jours.
Stupide, stupide petit connard. Minable arriviste qui pensait pouvoir m’assassiner en toute quiétude.
Ta lâcheté n’a d’égal que ton amateurisme. J’ignore qui t’a payé pour cela mais je compte bien le savoir.
Dans le placard se trouvent des menottes. Et quand elles sont attachées à ses mains, derrière son dos, je sais que plus rien ne pourra plus le sauver.
Qu’il avoue ou qu’il se taise, son sort sera le même.
Et je tire le store.
Et la nuit est toujours là.
Et je tente de me souvenir combien de temps s’est écoulé, combien de foutus mois ont passés depuis que ces enflures ont tué ma femme.
Mais je n’y parviens pas. Tout est flou. Tout est noir.
Confus, éparpillé.
Ma misérable vie se résume à quelques bribes de souvenirs. Elle m’échappe à mesure que le temps passe, à mesure que mes nuits ne sont que des journées avec quelques heures en plus.
Je ne sais plus depuis quand je n’ai pas dormi.
Mais je sais qu’ils paieront.
Je sais que tu vas y passer mon ami, et je sais aussi que ce ne sera pas vite et sans bavures.
Ce sera long et sanglant.
Et je regarde l’heure.
Le temps semble s’être figé, là,en cet instant.
Et je tire le store une nouvelle fois, mais plus personne ne peut nous regarder.
Sauf le réveil.
Insomnie
Les flics m’ont dit : affaire classée.
J’ai dit : quoi ?
Et ils m’ont répété : affaire classée.
Ce qu’on appelle une affaire dans le cas présent, c’est le drame d’une vie.
Ma vie.
Ce qu’on appelle une affaire, c’est juste un pauvre type qui a perdu sa femme, mais qui ne sait ni pourquoi ni comment…
Un type qui n’a dès lors plus jamais connu une nuit au sens ou on l’entend classiquement.
Prenez de l’alcool. Des doses massives de gin, whisky, tequila.
Prenez de l’héroïne, de la cocaïne, mélangez du crack avec de la speed.
Courrez à vous en arracher les poumons, faites des pompes jusqu'à ce que vos os vous supplient d’arrêter.
Faites tout cela, et vous n’aurez toujours pas idée de ce qu’est la vie sans sommeil.
Un état second entre la vie et la mort.
Une errance perpétuelle, à vous demander si les gens ou les objets qui vous entourent sont bien réels.
Les mains qui tremblent, le cœur qui bat à cent à l’heure, comme si vous veniez d’accomplir un effort surhumain, encore et encore.
Là, vous venez juste de ramasser un stylo.
Là, vous venez juste de baisser la cuvette des chiottes.
Et là, vous venez juste de torturer un type à mort.
Rien n’est simple, rien n’est automatique.
Il faut calculer le moindre geste, le moindre effort. Et je n’ai pas idée de qui peut bien être ce connard tailladé de toutes parts, ni même de ce qu’il a pu m’avouer.
Heureusement que je note tout.
Je nettoie le sang, je mets mon pardessus, et je quitte ce sinistre motel avec le précieux post-it dans ma poche intérieure.
Je reprends la route, et je repars en chasse, plus près de la vérité que je ne l’ai jamais été.
Quand j’arrive à destination, je retrouve des notes que je croyais égarées.
Les noms de mes sources, et leur état supposé.
T.Branson. Décédé.
J.Abraham. Décédé.
R.Collins. En sursis.
C’est donc toi que je viens voir, Richard Collins.
Espérons que tu seras plus résistant que tes collègues.
La ciel est sombre, l’atmosphère se fait lourde.
De gros nuages annonciateurs de pluie viennent masquer le demi croissant de lune.
Je regarde ma montre. Encore une fois. Mais je sais qu’il est déjà tard.
Comme si la nuit n’avait pas de fin. Comme si ces nuages me suivaient, attachés par un quelconque lien invisible.
J’avance près de l’entrée, éclairé par la lueur faiblarde d’un vieux lampadaire.
L’adresse est exacte. La lumière est allumée.
Je sonne.
Quand je regarde ma montre une nouvelle fois, la petite aiguille n’a toujours pas bougé.
Le temps semble s’être arrêté, comme toujours.
Mes articulations me font souffrir, j’ai un mal de crâne épouvantable.
Les nuages ont fait place à une vilaine pluie qui menace de virer à l’orage.
Il ne manquait plus que cela pour terminer cette journée en beauté.
Je me traîne jusqu’à ma voiture, les mains encore enduites de sang.
Et j’allume le moteur.
Je regarde le vieux lampadaire, une dernière fois.
Jamais plus il n’éclairera le visage de Richard Collins.
Jamais plus.
Je démarre, et je décide de faire une nouvelle pause, car la route est encore longue.
Mais avant ça, il faut que je dorme. Que je trouve un foutu pharmacien.
Je démarre, et je me demande comment je me suis débrouillé pour ne pas avoir d’accident jusqu’ici.
Je bouffe les kilomètres comme un ogre. J’ai la rage au ventre.
Un nœud dans la gorge qui refuse de se défaire.
Pendant que je roule, j’essaie de me souvenir de qui j’étais avant.
-« Agent Fischer, vous m’avez bien compris n’est ce pas ? Revenez avec les documents, ou ne revenez pas. »
-« Je sais ce que j’ai à faire patron. »
O combien j’aimerais savoir ce que j’ai à faire encore maintenant.
Combien j’aimerais que la vie soit aussi cadrée, aussi planifiée.
Exécuter une tache. Résoudre un problème.
Aller chercher des informations là ou personne n’irait les chercher.
Ce à quoi j’étais formé, c’était la ruse, la tromperie. Mais je m’en sortais bien.
J’avais appris à me sortir des situations les plus périlleuses, parfois par ma seule force de persuasion.
Les techniques de combat n’étaient là que pour la légitime défense, ou bien quand il s’agissait d’un dossier un peu « chaud ». Le genre dont on ne parle pas aux infos.
Le genre dont on ne parle pas du tout.
Je menais une vie discrète, à l’abri du besoin.
Et mes agissements restaient couverts par la toute-puissante légalité.
A croire que cette légitimité m’avait conduit vers des cieux bien obscurs.
Que je n’étais plus ce type bienveillant, disposant d’une capacité intellectuelle et d’une force physique hors du commun, destinés à servir le bien commun.
A croire que ce soldat d’élite, maître en manipulation et en infiltration, n’avait tout simplement pas existé.
Un sombre destin m’avait malgré moi conduit à l’inéluctable :
J’étais devenu ceux que je traquais.
Richard Collins n’aurait pas dit le contraire.
Après avoir perdu une partie de sa main droite, qui aurait pu croire un instant que ses doigts manquants étaient aux mains du gouvernement ?
Je trouve enfin une pharmacie, je rentre, et je m’entends prononcer ces mots :
-« J’ai besoin de dormir…j’ai…vraiment besoin de dormir »
Le type me regarde d’un air abasourdi, et me parle d’une quelconque ordonnance ou je ne sais quoi dont j’aurais besoin.
Je le regarde droit dans les yeux. Il a compris.
Quelques longues secondes plus tard, il va chercher une boite qu’il me dépose entre les mains.
-« C’est efficace ? »
J’ai saisi la boite, et le type voit le sang séché sur ma main droite.
Il sait qu’il ne doit pas me décevoir.
-« Depuis quand n’avez-vous plus dormi ? »
Si seulement je le savais. Si seulement le temps avait encore de l’importance pour moi.
-« Je vois…vous souffrez probablement d’insomnie chronique. Le stress provoque l’accumulation de retard de sommeil. Vous devriez… »
Il regarde à nouveau ma main ; je la glisse sous mon manteau et lui fais signe que je me montrerai inamical si la sienne traîne trop près du bouton d’alarme.
Il avale sa salive. Lève les yeux au ciel .Puis reprend : « Vous devriez dormir au plus vite.
A terme, l’insomnie peut être mortelle. »
Au cas ou j’en aurais douté.
Je prends la boite, je le remercie d’un hochement de tète, et tandis qu’il manque de s’effondrer sur le comptoir, je m’engouffre dans les ténèbres qui me tendent les bras.
La pluie s’arrête enfin, et je fais de même, direction un nouveau motel miteux.
Un nouveau coin de passage, ou ma vie va à nouveau s’arrêter quelques heures.
Rassembler les pièces du puzzle.
Retracer la piste des salauds pour arriver au chaînon manquant.
Reprendre de ces foutus médocs qui m’aident à tenir le coup.
Quand j’arrive devant le réceptionniste, je n’ai déjà plus aucune idée d’où je suis, ni même de ce que je désire.
Je regarde cet homme avec les yeux d’un type transi de froid, mort de fatigue, l’air aussi abattu que la Tour de Pise.
Le type en face constate ma présence et me glisse un « Ouais ? » d’un air absent, fixant avec attention les images d’un match de hockey.
Des types qui courent sur un gazon. Ou bien est-ce un terrain de tennis ?
Je n’arrive pas à distinguer les équipes. Je n’arrive même pas à lire le score.
Est-ce que ces types jouent au rugby ? Est-ce qu’ils ont une raquette dans les mains ?
Ils ont l’air bien trop grands pour ce minuscule terrain.
J’essaie de voir la couleur de leurs maillots, quand j’observe soudain un étrange phénomène.
Un minuscule point rouge vient se coller à l’écran, et effectue de rapides va et vient.
Il va. Et il vient.
Il va.
Il va.
Et il vient.
Et les joueurs de foot courent dans tous les sens, à moins qu’il ne s’agisse de basketteurs.
Mais d’où vient ce foutu point rouge ?
Je n’en sais foutre rien, ni comment ces clés ont pu atterrir sous mon coude.
Je demande une chambre au réceptionniste qui ne semble pas pressé de s’occuper de mon cas.
Et quand il daigne enfin se retourner, quand il détourne le regard du téléviseur, c’est pour me dire :
-« Vous déconnez ? Je vous ai donnés les clés il y a 10 minutes ! »
J’arrive dans ma chambre, et je me relâche enfin.
Plus moyen de se contenir.
Les larmes ruissellent sur mes joues, mon cou. Mes mains.
Je les regarde, je scrute ces mains tièdes et tremblotantes.
Celles-là même qui ont donné la mort à plusieurs reprises ces derniers jours.
Celles-là même qui caressaient encore, il y a peu, le corps doux et chaud de la femme de ma vie.
Je regarde ces mains de tueur, ces mains de psychopathe, et je ne sais plus vraiment à qui elles appartiennent.
Tout fout le camp à présent. Ma vie n’est plus qu’un gigantesque champ de ruines, un trou noir dans lequel tous mes souvenirs s’effacent petit à petit.
Le passé s’enfuit, et le présent n’est guère mieux.
Seule ma vengeance compte. Il n’y a qu’elle pour me maintenir encore en vie, pour ne pas laisser cette flamme en moi se consumer lentement.
J’avale un somnifère. Puis deux.
Et j’attends.
Et j’attends.
Je fixe le plafond, mais je pense à mille choses à la fois ; j’essaie de faire le vide dans ma tète, de ne penser à rien.
Mais je n’y parviens pas. Les images défilent sous mes yeux, je revois le Sam Fischer tenant sa femme dans ses bras, je revois le Sam Fischer en train lui préparer un dîner aux chandelles.
Je revois le Sam Fischer soufflé par l’explosion de son propre appartement.
Et j’attends.
J’ai des images étranges qui défilent dans ma tète, et bientôt tout s’embrouille.
Les gens ne sont plus qui ils sont en réalité. Les gens ne sont plus des gens.
Est-ce que… est-ce que je suis en train de rêver ?
J’aurais tellement envie de croire que je suis en train de faire des cauchemars…mais non, ça n’est pas le cas, ce ne sont que mes fichues pensées.
Mes pensées tourmentées. Mes images. Je nage en plein délire.
Je suis toujours éveillé. Bel et bien éveillé.
Et j’attends.
Et j’attends encore, mais je perds patience.
J’aimerais tant dormir un peu, oublier tout cela, ne serait-ce qu’un instant.
Mais je ne peux pas.
Je dois faire face à mes démons, les affronter sans répit.
Mes larmes coulent et j’essaie de me souvenir de mes actes depuis que je suis sorti de l’hôpital, de la créature que j’ai engendré. De la part de Fischer qui subsiste encore en moi.
Mais je ne peux pas.
Je suis le spectateur invisible de ma propre descente aux enfers.
Je suis la revanche implacable et incontrôlable de l’agent Fischer.
Je suis tout cela à la fois, et l’instant d’après j’ai déjà oublié le fruit de mes réflexions.
Il ne reste plus qu’une seule image dans ma tète.
Celle de mon réveil, de mes dernières heures passées dans l’oubli et le relâchement de soi.
Celle ou après avoir retiré mes bandages et négligé les conseils du docteur, je suis parti faire la seule chose qui me venait à l’esprit.
Tuer le responsable de ma déchéance.
Je reprends la route le lendemain, ou est-ce toujours le même jour, je n’en sais foutre rien.
L’obscurité fait partie intégrante de ma vie.
Je suis les étoiles, et je m’enfonce encore un peu plus dans cette nuit interminable.
Quand j’appuie sur l’accélérateur, quand je fais vrombir le moteur et que je cherche mes notes, je sens les palpitations de mon cœur.
Je sens ce rythme frénétique, je sens cette musique lancinante qui m’entraîne encore et encore.
Je sens cette fièvre qui m’anime, et j appuie sur l accélérateur, et j’enfonce l’embrayage pour le relâcher immédiatement.
Les aiguilles tournent, le compteur défile.
Les chiffres disparaissent soudain devant mes yeux, et je ne sais plus à qui ou à quoi j’ai affaire.
Ce n’est plus mon compteur kilométrique.
Ma vision se brouille.
Ce n’est plus ma voiture. Ce n’est plus la route vers l’enfer.
Ma vision se brouille.
Il n’y a plus de vrombissement ni de portières qui claquent au vent.
Ce n’est plus ma voiture : ce n’est plus mon compteur :
C’est mon fichu réveil.
L’instant d’après, la route est revenue à sa place, le compteur est toujours là, et j’ai le pied droit enfoncé sur l accélérateur et la main gauche pleine de papiers griffonnés.
L’instant d’après, une sirène hurle après moi et un type en uniforme bleu me fait signe de me ranger sur le bas-côté.
Et je m’exécute.
-« Monsieur »
J’entends une voix venant de l’extérieur de mon véhicule.
Visiblement, c’est à moi que le type en uniforme s’adresse.
-« Monsieur ! »
Je descends ma vitre, et je fixe mon interlocuteur. Il est déjà en train de relever ma plaque d’immatriculation, et moi de saisir mon arme.
Le type s’abaisse à ma hauteur, me scrute de son regard hautain, et me demande si j’ai des papiers.
La main gauche. La main gauche pleine de papiers.
Je me ressaisis.
Ce n’est pas ce qu’il souhaite. Ce n’est pas ce qu’il a exigé.
En vérité, il veut simplement connaître mon identité.
Et si un mandat avait déjà été lancé contre moi ? Si j’étais fiché ?
-« Monsieur »
Je sais, oui. Mes papiers. Ma boite à gants.
Rester calme.
Je ne sais plus ou j’ai rangé ces foutus papiers, et quand bien même, ils pourraient me conduire à ma perte.
Obéir ou ne pas obéir, telle est la question.
Dans tous les cas, je suis baisé.
Rester calme.
Je dépose mes notes, je les planque discrètement sous mon siège, et je me penche vers ma boite à gants.
Gagner du temps. Je dois…
-« Monsieur »
Je demande à l’officier ce qu’il me reproche. Et pendant qu’il me dit que j’ai dépassé de 60km/h la vitesse limite autorisée, ma main droite ouvre la boite a gants et ma main gauche cramponne mon revolver. La sécurité est levée.
Une bonne déflagration vaut tous les beaux discours.
Un trou dans sa tète, et tout est terminé.
Mais si je fais cela… alors j’aurai définitivement sombré.
J’aurai franchi la dernière limite. Je serai hors-la-loi. Traqué à vie.
-« Monsieur, veuillez sortir du véhicule. »
Le temps de réflexion est terminé. S’il m’arrête, je suis foutu.
Ma mission ne sera jamais menée à bien. Et c’est tout ce qui compte.
C’est une certitude.
C’est une évidence.
Je vais lui broyer la mâchoire, ou lui faire exploser la tète.
Rester calme.
Je vais le réduire en cendres, faire disparaître son corps.
Je vais laisser s’échapper cette rage que j’ai tant de mal à contenir.
Je vais…
Quand j’arrive à destination, je ne sais plus quel chemin j’ai pu emprunter, mais mon réservoir est presque vide.
Ce qui s’est passé sur cette route, pendant cette nuit interminable, c’est que j’ai du prendre un mauvais raccourci ou bien je me suis trompé de route.
Ou alors… aurais-je fait un arrêt ?
Je fouille mes papiers, et parmi mes notes je trouve un début de procès-verbal.
Taché de sang.
Mes souvenirs sont confus, comme toujours.
Je jette ce début de procès verbal qui constitue sans doute un début de preuve.
J’ouvre le coffre, je change mes plaques, et je continue, direction 3e rue à gauche.
Ma prochaine victime vit ici, et j’espère que ce sera la dernière.
J’espère avoir enfin mes réponses.
Mon fusil à pompe aussi.
Je cache l’arme sous mon pardessus, et quand j’arrive devant le bâtiment indiqué, je réalise que ma tache risque d’être plus ardue que d’habitude.
C’est un bâtiment fédéral.
Il fait peut-être nuit, et bien que ce bâtiment ne soit sans doute pas le plus protégé, je devrai sûrement faire usage de mon arme plus tôt que prévu.
Qu’importe.
J’avance d’un pas décidé, quand soudain j’ai comme un flash.
Une vision vient m’obscurcir l’esprit.
Comme si je connaissais déjà cet endroit.
Comme si…
-« Fischer ? Fischer vous m’écoutez n’est ce pas ? »
Je suis en face d’un type qui cache son visage dans l’ombre.
Sa main est tendue vers un dossier éclairé par la faible lueur d’une lampe de chevet.
Il désigne ma dernière cible en date. Ma dernière mission.
Celle que je n’ai jamais eu le temps de mener à terme.
Contrairement à celle-ci.
-« Fischer, vous avez l’ordre d’agir en priorité sur cette affaire.
Ce contact nous a trahi. Il s’agit d’un agent double qui travaille pour le gouvernement russe.
Il nous a infiltré, et détient à présent des documents hautement compromettants pour notre pays. Il va sans dire que ces informations ne doivent pas tomber aux mains de l’ennemi. »
La nature de ces documents ? Ne pas même envisager de poser la question.
Le type en question, ce devait être mon boss, Lambert. Je me souviens au moins de son nom, pour l’avoir prononcé si souvent dans mon émetteur radio.
-« Encore une chose… je vous informe que vous avez la permission de tuer.
Lorsque vous aurez récupéré ces documents, vous devrez rapidement mettre un terme à l’existence de ce traître. Mieux vaut ne pas prendre de risques.
C’est l’avenir de notre pays qui est en jeu. »
Je récupère le dossier, et je lance un regard confiant vers Lambert. Son ombre me répond d’un hochement de tète approbateur.
Fin de la réunion.
J’ai failli à ma tache. Et voilà ou j’en suis à présent.
J’ouvre les yeux, et mon présent, c’est ce bâtiment fédéral, et les secrets qu’il renferme.
Si cet agent double est le responsable de ma déchéance, si son identité est confinée à l’intérieur de ses murs, alors je la découvrirai.
-« Monsieur… »
Décidément, c’est une habitude. Les hommes de loi aiment m’interrompre dans mes pensées.
Je fais mine d’obtempérer. Je montre mon fameux pass magique, celui qui me permet de pénétrer n’importe quel bâtiment officiel.
Mais quand vient l’heure du détecteur de métaux, plus moyen de tricher.
L’unique accès aux étages supérieurs. L’unique voie vers la vérité.
Il y a bien longtemps que j’ai abandonné mon arme réglementaire, et je me vois mal justifier toute mon artillerie.
Je profite de ces quelques secondes de confiance gagnées pour franchir le détecteur d’un pas nonchalant, tout en sortant mon revolver d’une main et mon fusil de l’autre.
L’avantage avec ce type d’armes, c’est que vous n’avez pas besoin de viser avec précision.
J’appuie sur la gâchette à deux reprises, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la caméra de sécurité est bousillée et l’agent de garde est à terre, une volée de plombs dans l’estomac.
Mission accomplie. Le plus dur est fait.
Je décide d’emprunter les escaliers, sachant que l’ascenseur est le moyen le plus sur de se faire coincer entre quatre murs, sans aucun échappatoire possible.
Douze étages. Environ 150 marches à gravir avant de découvrir la vérité.
J’ai des fourmis dans les jambes, et cette ascension me donne un fichu tournis.
Chacun de mes pas me fait terriblement souffrir, mais je continue d’avancer.
Quand j’arrive au bout de ces fichues marches, je suis essoufflé. Mais je ne peux plus m’arrêter : j’aperçois le nom de ma cible sur la porte en face, et pénètre dans la pièce sans attendre.
L’homme est assis à son bureau. Du moins il était assis.
Quand il me voit débarquer, il se lève d’un bond et son fauteuil manque de basculer.
-« Fischer !! Fischer c’est bien vous nom de dieu…
Comment diable…
-La ferme. C’est moi qui pose les questions.
Vous savez pourquoi je suis ici, n’est ce pas ? »
L’homme se tord derrière son bureau. Je sens la peur le gagner, je sens sa gorge se nouer.
Il tente de ravaler sa salive, de garder son calme, mais je sais bien ce qu’il pense au fond de lui. C’est comme si j’étais dans sa tète. Dans son esprit.
Il se dit qu’il a un homme en face de lui prêt a tout.
Probablement incontrôlable.
La dernière fois que j’ai pu voir mon visage dans une glace, je ne me suis pas reconnu.
L’homme qui me faisait face n’était qu’une ombre dans la nuit. Un ectoplasme sans vie.
Rien qu’un fantôme dévoré par la haine et le manque de sommeil.
-« Je sais… je sais que vous avez assassiné la plupart des hommes qui étaient au courant de cette affaire. Du moins vous êtes le principal suspect.
Vous êtes donc là pour m’éliminer ? Vous avez retourné votre veste ? »
-« Non, je suis ici pour éclaircir un point. Un point sur lequel vous allez me devoir me répondre sans détour mon cher Lambert… »
Soudain, alors que je touche enfin au but, je sens mes jambes vaciller.
Une impression de torpeur m’envahit et des images défilent à toute vitesse dans ma tète.
Je revois cette pièce, je revois ce bureau tandis que j’étais encore en service et que mon but n’était alors que de servir ma nation.
Ce à quoi je me suis toujours consacré. Défendre mon pays et ses intérêts.
Quel qu’en soit le prix.
Je revois ce même Lambert en train de me donner le fameux dossier.
Je l’ouvre et je…
Non, je ne dois pas sombrer. Pas maintenant.
Je sais ce qu’il m’arrive. Le micro sommeil. Pendant quelques secondes, mon esprit vacille et je ne suis plus vraiment là. Et ce temps a suffi à ma cible pour se jeter sur un tiroir et tenter de récupérer son arme.
Heureusement, je suis plus rapide que lui. Malgré mon état lamentable, mes réflexes aguerris ne m’ont pas abandonné. Je le plaque au sol, je mets mon revolver contre sa tempe et je lui pose cette question qui me brûle les lèvres :
-« Qui est cet agent double ? Comment a-t-il pu savoir ou j’habitais ?
Vous m’avez trahi n’est-ce pas ? Vous m’avez vendu aux russes !!! »
Pendant un instant, je ressens une nouvelle fois cette rage qui m’habite. Elle est là, plus que jamais, et mon esprit tourmenté me transmet à nouveau les images de ce sinistre carnage,
cette explosion qui a fait volé en éclats mon appartement ainsi que la chair de ma chair.
Lambert, paniqué, se lance dans un charabia incompréhensible. Quand enfin je comprends ce qu’il dit, voila ce que j’entends :
-« …fou… êtes fou…vous divaguez Fischer…
Je…n’y comprends rien… C’est vous… c’est vous qui… avez exécuté…
Vous saviez qui était…qui ét… agent double… vous…accepté la…miss…mission. »
Ma patience atteint ses limites. Lambert continue de marmonner, je presse le flingue contre son front, et j’entends déjà la balle lui perforer le crâne… avant qu’il ne me désigne un nouveau tiroir du doigt.
Ai-je tiré ? Je ne crois pas. J’entends Lambert pleurnicher quelque part, au fond de la pièce.
Je ne distingue plus grand-chose. Les formes deviennent floues tout autour de moi.
Mon esprit s’embrouille à nouveau. Je dois savoir.
Je tiens enfin le fameux dossier. J’ai trouvé ce que Lambert me montr…
Non !!! Non !!! Ce n’est pas vrai !!!
Ce n’est pas possible !!!
A mon tour, je m’effondre au sol. Mes jambes ne supportent plus mon corps.
Je ne peux plus me tenir debout. J’ai si mal tout à coup.
Ma découverte m’a glacé le sang. Je reste figé sur place, tandis que Lambert agonise.
J’ouvre les yeux à nouveau, et je me vois en train de lui serrer le cou.
Mes membres ne répondent plus à ma seule volonté. Plus rien n’est sous contrôle.
Les mots s’échappent de ma bouche.
-« Non !! Mensonges ! Ce n’est pas le dossier officiel !
Vous me manipulez…vous me… »
Suis-je ici ou suis-je ailleurs ? Suis-je vraiment ici, maintenant ?
Lambert est mort à présent. Je ne comprends même pas ce qui est lui arrivé. Et puis soudain… un nouveau flash…et quand ces images sordides ont fini de défiler sous mes yeux, quand mes mains ont fini d’étrangler cet homme, je me vois debout, au centre de la pièce, et je ne sais pas si un jour tout redeviendra normal.
Je ne sais plus ce que je dois croire, ni même penser.
Mais j’ai beau ouvrir les yeux, les fermer à nouveau, les ré-ouvrir, et s’il y a bien une image qui refuse de disparaître, c’est celle de ce fichu dossier ouvert à la page centrale.
Le temps se fige une nouvelle fois, et quelque part au fond de ma tète, j’entends ces quelques paroles prononcées par Lambert avant que je ne lui brise la nuque :
-« C’est vous qui avez fait exploser votre appartement. Personne d’autre.
On vous a cru mort sur le coup. Vous n’auriez jamais du y ret… »
Non…Non… Non !!!
Je ne peux croire en ces propos insensés. Pourquoi aurais-je moi-même mis feu à mon propre appartement ? Pourquoi aurais-je risqué d’attenter à la vie de… ?
Et pourtant… pourtant tout s’explique si j’en crois l’image imprimée désormais dans ma tète.
Celle de ce dossier concernant ce fameux agent double.
Celle de ce dossier contenant la photo de ma femme.
Dois-je croire en ce que mes yeux voient ?
Dois-je croire en cette sombre réalité qui m’assaillit ?
Je ne sais plus à qui ni à quoi je dois me fier. Si ça se trouve, tout cela n’est que le fruit de mon imagination.
Si ça se trouve, je suis encore dans mon motel miteux à me morfondre, et Lambert est toujours en vie, en possession d’informations toutes autres.
Mais je dois reconnaître la possibilité…la probabilité que…
Quand j’ouvre les yeux à nouveau, je ne suis plus dans le bureau de Lambert.
Je suis dehors, dans la rue, devant ce foutu bâtiment fédéral.
Le silence règne tout autour de moi, les ténèbres m’envahissent à nouveau.
Et le temps reste une notion toute relative.
Si j’ai accompli les actes dont je crois être responsable ? Lorsque j’observe le 12e étage, lorsque je vois les flammes envahir le bureau de Lambert, je me dis que quelque chose s’est certainement passé.
Et si j’y ai réellement vu ce que j’ai vu…
Si ce que je crains être la vérité était bien celle que mon esprit malsain a tenté de dissimuler à ce pauvre Sam Fischer…
Alors faites que demain j’ai tout oublié.
Après une bonne nuit de sommeil.
FIN
Hey Jeannot, c'est vraiment bonnard, pas le temps de tout lire car je suis au taf, mais le lirai chez moi.