-« Pourquoi ? Pourquoi avez-vous fait cela ?
Pourquoi avoir commis cet acte insensé ?? »
A ce stade de la procédure, vous êtes censé tout nier en bloc.
Non ce n’est pas moi. Vous faites erreur.
Je n’étais même pas présent au moment des faits.
-« Allons, soyez raisonnable. Vous savez que vous ne pourrez pas vous en tirer.
Nous savons que vous êtes coupable.
Nous avons des preuves accablantes. »
La belle affaire. Encore heureux. C’est votre boulot que je sache.
Tout comme c’était le mien de faire en sorte que ces messieurs ne mettent pas le pied dans la merde quand ils sortaient de chez eux.
Chacun sa vie. Chacun sa merde. C’est le cas de le dire.
-« Vous finirez bien par parler. Inutile de faire le d… »
-« Je ne parlerai qu’en présence de mon avocat. »
Foutaises. Je n’avais pas d’avocat. Enfin, pas à titre personnel.
Je savais qu’ils allaient m’en commettre un d’office. Un jeune diplômé à qui l’on n’aurait pas lassé le choix. Ou bien un vieux briscard usé par la procédure.
Qu’importe. J’étais bien au dessus de tout ça à présent.
-« Très bien. Si vous le prenez comme ça. »
Le type, l’inspecteur comme il s’appelait, m’a fixé de ses yeux noirs.
Et de me lancer un regard à la fois glacé et indifférent.
L’air de dire : vous êtes un salaud mais je m’en tape.
L’air de dire : des connards comme vous, j’en ai vu d’autres.
L’air de dire : la semaine prochaine, je serai encore ici à interroger des minables dans ton genre. Pas toi. Toi tu seras dans de beaux draps mon pote.
La vérité, c’est que tout ça j’en ai rien à cirer. Ou plutôt si, cela m’intéresse mais pas dans le sens ou il l’entend. Cette partie-ci n’est vraisemblablement pas la plus utile.
Je savais que je devrais en passer par là.
L’interrogatoire, les preuves sous le nez, le numéro de monsieur « Je suis la loi et j’exige la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. »
La vérité, c’est qu’un flic n’est rien qu’un flic et qu’il ne peut pas me juger. Je devrai passer devant un tribunal qui aura alors mon destin entre ses mains.
Chaque individu doit rester à sa place. C’est la logique même d’une société dite organisée.
Ne dévies pas de ta route.
Ne changes pas de fonction. Tu n’en as pas le pouvoir.
Fais ce que tu as appris. Fais ce pour quoi l’on t’a embauché.
Et rien d’autre.
La vérité, c’est qu’avoir un foutu avocat, un type commis d’office ou un ténor du barreau, j’en ai strictement rien à foutre.
Donnez moi un mec convaincu de ma culpabilité et qui voudra me faire finir au trou, tout en feignant de vouloir me protéger avec des arguments irrecevables.
Donnez moi un incompétent de première, un ringard fini.
Donnez moi un mec nul à chier, un sourd-muet si ça vous fait plaisir.
La vérité, la stricte vérité, c’est que cela ne fait pas partie de mon plan de destruction.
Et cela n’en a jamais fait partie.
Autant que je sache.
Ce jour-là, le type appelé inspecteur a vite lâché l’affaire.
Il avait ses preuves, tout comme il me l’avait aimablement répété, et le reste n’était pas de sa juridiction.
Il avait fait sa part du boulot, il avait mis hors d’état de nuire un rebut de la société.
Il avait contribué à la grandeur de notre nation.
Tout comme je contribuais à sa décadence.
D’autres mecs au regard absent sont venus me sortir de la salle d’interrogatoire, et m’ont traîné hors du commissariat, menottes au poing.
Après quelques jours passés en cellule, c’était déjà l’heure de mon procès.
On fait parfois traîner les affaires en longueur. On laisse traîner pour des types qui n’en valent pas la peine, des cas pas très intéressants, des affaires qui suscitent l’indifférence générale.
Des faits divers l’on appelle ça.
Mais pour moi, c’était différent. L’opinion publique voulait ma peau.
Il fallait agir vite, et agir de façon médiatique.
Pour montrer aux gens que l’on ne bafouait pas impunément la loi, qu’on ne commettait pas de tels actes sans être immédiatement et irrémédiablement puni.
-« Le voilà !! C’est lui !! »
Ma sortie aurait du être tenue secrète. Mais les journalistes savaient ou je serai, et quand.
Ils savaient ce genre de choses tout comme je savais ce qu’il allait bientôt advenir devant des millions de téléspectateurs.
Les caméras étaient présentes. Ma cagoule avait été retirée.
L’officier Johnson m’accompagnait, me tenant fermement par l’épaule.
Tout était prévu. Tout avait été soigneusement organisé.
Mon plan destruction arrivait à son terme.
Une caméra s’est braquée sur moi. Puis deux.
La foule hurlait. Les badauds s’étaient rassemblés par centaines.
Et une voix au milieu de la foule, aidée en cela par un micro puissant, une voix a dit alors :
-« Monsieur Trenton ! Pourquoi ? Pourquoi avoir commis cette atrocité ? »
Parfait. Le moment était parfait. Il ne pouvait être mieux choisi.
J’étais au centre de l’attention. Ils allaient tout voir. Tout entendre.
Ils allaient enfin connaître toute la vérité. Ma vérité.
« Monsieur Trenton !! Pourquoi avez-vous mis le feu à ce bus scolaire ?? »
Superstar
La vérité, c’est que ce que vous allez apprendre vous dégoûte par avance.
Vous ne voulez pas être mêlé a ça. Vous ne voulez pas en entendre parler.
Et pourtant…
Pourtant ce sont les actes les plus monstrueux qui suscitent le plus d’intérêt.
Ce sont les salauds qui font l’Histoire.
Rappelez-vous de ce type qui a sauvé des gamins de la noyade.
Rappelez-vous de cette femme qui a hébergé ces SDF.
Vous y êtes ?
Rappelez-vous de ces gens qui se sont battus pour éteindre un incendie.
Rappelez-vous de ceux qui ont lutté pour sauver des vies.
Vous y êtes ?
Non ? Ca ne vous revient plus. Eh bien, moi non plus.
La vérité, c’est que les héros du quotidien, ce ne sont rien de plus que des gens normaux qui vont briller l’espace d’un instant.
Ce sont des gens qui auront peut-être consacré leur vie à aider les autres, ou bien seulement une fois, qu’importe : ce n’est pas ça qui compte.
Ce qui compte, c’est que leur acte de bonne volonté, si un jour il est connu de tous, eh bien cet acte sera aussitôt oublié.
Au placard les héros d’un jour. Aux oubliettes les gentils sauveurs du monde.
Ces gens retourneront dans l’anonymat qu’ils n’auront d’ailleurs pour certains jamais quitté.
Tout le monde se fiche éperdument de la vie d’un homme ou d’une femme qui aura consacré son existence à son entourage, pour finir seul et abandonné de tous.
Mais qu’en est-il de ceux qui ne désirent que le chaos ?
Qu’en est-il de ceux qui se laissent aller à leurs pulsions les plus morbides, ceux qui n’ont aucun scrupules ni remords ?
Ceux qui pillent, violent, tuent juste pour le plaisir de transgresser les règles et de laisser leur coté malfaisant prendre le dessus.
La réponse est ici, en page 1 du journal quotidien.
Ce jour-là, j’étais entouré de mes collègues de travail.
La pause réglementaire. Le petit troquet quotidien.
On pourrait appeler ce torchon, un journal à scandales.
Voir aussi : Instrument de socialisation permanent.
Voir aussi : Outil de propagande médiatique.
Voir aussi : L’élément déclencheur de mon plan destruction.
Vous vous dites : ce type n’est pas bien. La simple lecture d’un article dans un journal lui met en tète de concocter un quelconque plan malsain.
En vrai, je n’étais déjà plus tout à fait moi même.
J’avais déjà abandonné certaines de mes inhibitions et revu et corrigé la copie conforme du parfait citoyen modèle et intégré.
Dans les faits, je n’avais encore rien produit .Pas la moindre petite parcelle du délit le plus insignifiant. Pas le moindre écart de conduite.
Je m’étais toujours plié au règlement, quel qu’il soit.
Règles de vie.
Règles de travail.
Règles de ma femme.
Je n’étais jamais allé au-delà du bien-pensant, du politiquement correct.
Je n’avais pour ainsi dire rien d’un objet médiatique.
Jusqu’à l’exécution de mon plan.
-« Foutue journée hein ? »
Le type qui venait de parler, c’était Ed. Son prénom résumait à peu près le genre de type qu’il était : tout comme les supermarchés low-cost l’étaient par rapport aux grandes enseignes pour bourgeois, Ed était ce que l’on pourrait qualifier de modèle humain du pauvre.
Un type qui ne suscitait au mieux l’indifférence, au pire ce que les adeptes du langage châtié ou les psychologues appellent l’empathie.
Voir aussi : pitié.
Il ne faisait rien de mal, rien de bien non plus.
Son boulot tout au plus, et encore, ça dépendait des jours.
Ed était mon collègue de travail.
Voir aussi : pote de galère
Voir aussi : soi-disant ami quand on a rien de mieux sous la main
C’était la vérité, aussi bien que deux et deux font quatre. J’étais peut-être une ordure de raisonner d’une telle façon, encore que beaucoup en font de même.
La différence entre eux et moi, c’est que j’en suis parfaitement conscient et que je ne me cache pas la vérité.
Appelez ça de l’hypocrisie si ça vous chante. Quel intérêt d’enfoncer encore plus un pauvre type qui avait déjà le lourd fardeau de supporter une vie encore plus merdique que la mienne.
Un job de merde.
Un physique à vous dégoûter d’être en vie. Il aurait pu jouer dans un porno avec Monica Bellucci que je n’aurais pas même regardé la jaquette.
Et pour conclure, en toute logique, une vie sentimentale et sociale réduite à zéro.
Ed passait le plus clair de son temps, quand il ne bossait pas, à jouer au PMU, à commander des pastis, à traîner au bar en quête d’un quelconque élan d’affection, d’une miette de votre attention.
Et quand il n’était pas au bar, il était chez lui, prostré dans son taudis immonde, sans fenêtres ni balcon, à regarder la télévision en flot continu : football, sports et séries en tous genres, jeux télévisés à la con, reportages animaliers.
Rien ne lui plaisait, rien ne lui déplaisait.
Il ne regardait pas, il subissait, tout comme il subissait sa vie.
Et quand l’heure était venue d’aller se coucher, il terminait sa journée par une bonne petite branlette devant un porno soft. Si au moins il avait les moyens de s’offrir du porno de qualité, mais non Ed était contraint de projeter sa semence sur du bas de gamme, du sous-produit, de la fiction bon marché. Tout comme l’était sa vie.
Comment je sais tout ça, c’est parce qu’Ed me l’a raconté. Quand on est seul et misérable, à la recherche d’une oreille attentive, on est prêt à tout balancer, le moindre petit détail glauque de sa vie pathétique et insignifiante.
Comment je sais tout ça, c’est parce que ça va faire bientôt 20 ans que je bosse avec Ed,
20 ans que je me coltine cet ahuri et tous ses semblables, 20 ans au service de la ville et du bon citoyen qui veut pouvoir fouler de ses pieds un trottoir propre.
Voir aussi : Un ménage à grande échelle
Voir aussi : Un acte civique pour lequel on me verse une rémunération mensuelle
Voir aussi : Nettoyer vos détritus et toutes les merdes dont vous n’avez plus besoin.
Il n’y avait pas qu’Ed autour de moi. Tous mes « collègues » étaient présents.
J’étais entouré par une telle bande d’imbéciles, un tel ramassis d’incapables, qu’au final j’avais presque peur d’avoir été contaminé.
Il y avait Ross. Ross ne parlait que de sexe. Et quand je dis sexe, je ne parle pas d’amour.
Quand je dis sexe, je parle chattes, culs, nichons, mamelons, trous, orifices.
Quels qu’ils soient.
Ross se complaisait dans la provocation et la vulgarité. Ce qui l’intéressait disait-il, c’était de fourrer, rien d’autre. Pour peu que cela ressemble vaguement à une femme.
De près ou de loin.
Gratuite ou payante.
Il ne se privait jamais d’une remarque graveleuse, d’un sourire narquois, d’un regard aguicheur à l’égard de la serveuse.
« Christine la chienne ».
Son manque de classe n’avait d’égal que son irrespect total pour la gente féminine.
« Cette salope m’excite trop les mecs. Je suis sur qu’elle suce comme une reine. »
Encore. Et encore.
Le même refrain.
Toujours entouré des mêmes losers, des mêmes parasites.
Je semblais condamné à entendre éternellement leurs complaintes.
Et qui y va de sa pension alimentaire. Son ex-femme le traîne en justice.
Et qui y va de ses dettes de jeu. Son obsession pour les chattes de moins de 25 ans.
Son penchant pour les voitures qui roulent plus vite et consomment moins.
Son dégoût de tous ces étrangers qui viennent envahir notre beau pays.
Et qui en rajoute sur la retraite. Les temps sont durs.
On va tous crever comme des chiens, la gueule ouverte.
On va tous crever, et le monde peut bien vivre sans nous.
Et toujours cette obsession pour les petits culs bien fermes, surtout ceux des brésiliennes.
Alain, Michel, Laurent. Tous les mêmes. Tous le même discours.
Tous m’entourent et me font face. Tous m’accompagnent dans ma sombre destinée, dans mon plongeon quotidien vers la misère humaine, vers la merde la plus totale.
La merde dans les rues. La merde dans les cerveaux. Le foutoir.
Un putain de chaos.
Et qui en rajoute sur le trou de la Secu. Les performances de l’équipe nationale en D1.
Le prix de l’essence. L’économie. Le tiercé. Les chattes. Les putains de chattes.
Et Alain qui me parle encore et toujours du bon vieux temps, celui ou les étrangers restaient sagement chez eux. Ed qui me raconte sa branlette sur Samantha Fox.
Laurent qui me parle de je ne sais quoi. Je n’entends que Ross qui parle encore de cette année ou il allait aux putes sans capote, et qu’il ne craignait pas le sida.
Les maladies. Le cancer. Le prix de la clope. Les gamins qui chient de partout.
Le boulot. La merde. Les femmes. La merde. L’argent. Toujours la même merde.
Et leur vie pathétique. Toujours la même. Leur existence. De la merde. Les chattes en ch…
Stop. Ca suffit.
Je sortais du bistrot. Je quittai l’antre du démon.
Mes pensées négatives me faisaient mal au crâne.
J’avais beau prendre de la distance, essayer de relativiser, rien n’y faisait.
Le minable que je voyais en chacun d’eux, le reflet d’un sous-ètre qui se complait dans la bêtise et l’ignorance, dans l’égoïsme et la lâcheté, tous ces qualificatifs faisaient partie intégrante de ma personne.
Grain de sable parmi les grains de sable.
Mouton parmi les brebis galeuses.
Déchet de l’humanité parmi les déchets d’ordre ménager.
J’étais né, j’allais vivre et bientôt mourir, le tout dans l’indifférence générale, dans le néant le plus absolu.
Voir aussi : Une vie gâchée
Voir aussi : Ni but ni projet.
Aujourd’hui, j’en ai un. Un projet en béton je veux dire.
Et pas le genre qu’on oublie de sitôt, non.
Le projet dont je vous parle, il ne reste qu’une étape pour qu’il soit terminé.
Quand mes exactions furent commises, quand l’inspecteur m’eut interrogé sans succès, je me retrouvai livré en pâture à la foule.
Cette même foule qui m’avait copieusement ignoré des années durant.
Faites votre boulot. Faites ce pour quoi vous avez été formé.
Débarrassez nos rues de tous ces souvenirs encombrants. Passez donc au jet d’eau tous ces débris d’une vie passée. Personne n’en veut plus.
S’il y a bien une chose intangible en ce bas monde, s’il y a bien une chose qui soit plus forte que l’amour ou qu’une quelconque émotion, c’est le besoin de se sentir toujours et encore quelqu’un de complet.
Besoin de consommer. Surconsommer. Acheter, encore acheter, toujours acheter.
Voir aussi : Se laisser bercer par un bonheur illusoire.
Faites que je sois parfait. Faites que je sois comblé. Faites que tous ces objets chers et inutiles fassent de moi un homme heureux.
Les gens achètent, les gens jètent. C’est aussi simple que ca.
Quant à moi, je ne suis là que pour un laps de temps déterminé.
Quand j’aurai disparu, d’autres me remplaceront, mais pour combien de temps ?…
Bientôt le monde ne sera plus qu’un vaste champ de détritus.
10% de la population qui produisent 90% de la pollution.
Vous en savez quelque chose.
Vous-même en êtes directement responsable.
Quant à moi, je me charge d’une partie infime de cette merde.
Je nettoie mon secteur. Je balaie. Je javellise. Je jette ce que les autres ont jeté avant moi.
Rien d’extraordinaire. Rien qui ne mérite un tollé général.
Pourtant aujourd’hui, la donne a changé.
Je suis là, vêtu de mon uniforme bleu, les cheveux en bataille et les traits cernés, et tous me contemplent avec attention.
La vérité, c’est qu’en ce jour, en ce lieu, tous voulaient connaître les raisons de mon acte.
Ce que la police appelle un mobile.
Pourquoi avais-je mis à exécution l’étape deux de mon plan destruction.
Les flashs crépitent, la foule me scrute, l’atmosphère est lourde.
Johnson me tient toujours par l’épaule, et moi je me souviens de l’étape numéro un.
Il s’agissait de faire un coup d’éclat. Commettre l’irréparable.
Le genre de crimes que l’on voit rarement à la télévision.
Le genre de faits divers sur lequel Ed se serait secoué toute la journée.
Pour peu qu’il y ait encore quelques cadavres chauds et intacts plus ou moins consentants.
Voir aussi : Lier un contact intime avec toute personne, morte ou vivante
Voir aussi : Nécrophilie
Je me creusai donc la tète à la recherche d’une véritable abomination.
Rassembler toutes mes idées noires. Toutes les pièces du puzzle.
Devenir en quelque sorte une combinaison de tous les excès, tous les vices et tous les péchés de ces hommes réunis.
Cibler en priorité une victime potentiellement médiatique.
J’avais pensé à une célébrité. Un présentateur de real-TV, ou quelque chose comme ça.
Et puis non. A quoi bon.
Qu’est ce qu’une célébrité, sinon une « star » ephémère sitôt consommée, sitôt oubliée.
Qui me dit que dans un an tout au plus, elle n’aura pas été oubliée ?
Non, je dois viser l’anonyme, mais je dois frapper en masse.
Je dois m’attaquer aux plus faibles, aux plus fragiles.
Je pourrais faire sauter une maison de retraite mais les gens risqueraient de me remercier pour ce précieux gain de temps et d’argent.
Et c’est ainsi que par un savant raisonnement, j’en étais arrivé à mon idée de bus scolaire.
Incendier une bande de jeunes pré pubères enclins à un destin aussi tragique que la plupart de mes congénères me paraissait une idée des plus intéressantes.
Après tout, je ne ferais que leur rendre service.
L’étape numéro un consistait donc à me procurer suffisamment de bidons d’essence afin de pouvoir inonder entièrement le bus.
Afin qu’aucun n’en réchappe.
Afin que cet acte soit aussi cruel que gratuit.
Voir aussi : Crime contre l’humanité.
Voir aussi : Acte de barbarie irréfléchi et irresponsable
Irresponsable, je l’étais certainement.
Pour ce qui est de la réflexion, il est certain que le sujet entraînait débat.
Qui dit réflexion dit conscience. Qui dit conscience dit remords.
Et ces remords de vous poursuivre tout une vie durant, tout comme la maladie suit le pestiféré, tout comme le serial killer suit ses victimes, tout comme le curé suit ses enfants de chœur.
La réflexion est intervenue tout au cours de mon plan destruction.
J’irais presque jusqu'à dire :
Elle est intervenue plus que de raison durant l’étape deux dudit plan
Ce qui m’a conduit ici, malgré les circonstances.
Tout comme Robespierre en son temps, me voila soumis à la vindicte populaire qui réclame ma mise à mort.
Ce brave type à qui l’on avait attribué le sobriquet de « dictateur sanguinaire » était néanmoins largement cité dans les livres d’Histoire.
Malgré le régime de Terreur qu’il avait instauré et le nombre incalculable de morts dont il fut responsable, il reste l’une des figures emblématiques de la Révolution de 1789.
Croyez-le ou non, mais il est présent dans le classement des « 100 plus grands français de tous les temps ».
Croyez-le ou non, mais de ce tyran avide de pouvoir et imbu de sa propre personne, l’on ne retient le plus souvent que son rôle de penseur post-révolutionnaire.
Croyez-le ou non, mais il n’est pas seul dans son cas.
L’Homme se crée ses propres héros, quitte à faire passer ses pires représentants pour de dignes tributaires de l’ordre moral.
De violentes poussées d’adrénaline me gagnent, et les journalistes continuent de me harceler, et la foule de me huer, tandis que les policiers essaient tant bien que mal de me faire parvenir jusqu’à la Cour qui décidera de mon sort.
L’étape deux consistait à trouver l’objet du crime.
Un endroit pas trop fréquenté. Une heure avancée de la nuit.
Un quartier paumé de la banlieue.
Qui seraient mes victimes, je ne m’en souciais guère.
Je n’allais pas retracer le CV de mes futurs cadavres carbonisés.
Ceux qui mourraient ce soir seraient ceux qui avaient été là au mauvais endroit, au mauvais moment.
J’avais repéré le bus, au terminus.
Le chauffeur était parti griller une clope.
Personne à l’horizon. Seulement quelques jeunes qui se chamaillaient, quelques rues plus loin.
L’étape deux du plan destruction était en marche.
L’essence se répandait partout dans le bus, les banquettes, les vitres, le sol.
Les roues. Le pare-choc. Les essuie-glaces.
Partout. De l’essence. Afin que rien n’en reste.
De l’essence, encore et encore.
A mesure que les bidons se vidaient, mes mains étaient plus légères. Bientôt, elles ne tenaient plus qu’un briquet prêt a être envoyé, toutes flammes ouvertes.
Prêt à embraser ce bus et à tout annihiler.
Et là, j’ai su que le plan destruction était définitivement bien avancé.
Que les bases étaient posées. Que la lente destruction allait bientôt commencer, et ce, par ma seule main. Par ma seule volonté.
Du moins était-ce ce que je croyais a ce moment précis.
J avais encore en moi les images de ce carnage sanglant, de ces individus près a s enflammer et a courir pour échapper a la mort, quand je la vis, elle.
Cette femme et son enfant en bas age. Cette demoiselle aux longs cheveux bruns, portant son gamin de quelques mois dans les bras.
Cette femme montant dans le bus, dans la vallée de la mort.
Dans le dernier endroit au monde qu’elle fréquenterait, elle et son gamin.
Comment expliquer ce qui m’est arrivé à ce moment là de l’étape deux ?
Les mots ne sauraient remplacer les sentiments.
Quelque chose entre de la honte et un profond détachement de soi.
Voir aussi : être conscient des choses
Voir aussi : être responsable de ses actes
Voir aussi : être soudain envahi d’un tel sentiment d’horreur et de panique totale, qu’on ne sait plus très bien l’ou on est ni ce que l’on a fait.
Etais je réellement ici ? Avais réellement enduit ce bus d essence ?
Je crois bien que oui. Je crois bien en être arrivé à de telles extrémités.
Mais quel démon m avait possédé au point d aller jusqu a tuer ces innocents ?
Schizophrénie ? Etat de rage latent ? Perte totale de ses moyens, du contrôle de soi ?
J’en étais à cet étrange questionnement, a cette remise en question totale et a priori pertinente, quand soudain je compris que mes états d âmes quels qu ils soient ne pourraient plus rien y changer.
Je vis la femme dans le bus, je vis son gamin en train de jouer avec son hochet.
Je vis une bande de jeunes caïds encagoulés qui s étaient entassés au fond du bus.
Je vis tout ce petit monde, tous ces individus que je pensais avoir épargnés, quand je le vis lui, ce petit bonhomme tout mince avec son sweat -shirt noir et son pantalon treillis.
Ses cheveux crépus envahissant son crâne.
Ses vêtements trop larges recouvrant son corps d adolescent.
Ses jambes tremblotantes et les mouvements répétés et compulsifs de son bras gauche.
Ses yeux emplis de haine.
Il sortit une arme, visa l’un des caïds au fond du bus, et tira.
La suite, vous la connaissez.
Si je suis ici, aujourd’hui, devant tous ces gens qui me regardent comme si j étais l antéchrist, c est parce que je n ai pas su reprendre mes esprits a temps.
Redevenir le type normal que j étais avant de sombrer dans cet élan de pessimisme avancé.
Me laisser entraîner par un destin que j avais tout simplement provoqué.
De ma passivité et de mon impuissance a la combattre étaient nés le monstre dont chacun croisait le regard ici même, dans un tourbillon incessants de flashs et de cris.
Je n’avais pas évoqué l’épisode du type en treillis, tout simplement parce que je n’en voyais pas l’utilité. Le résultat était le même.
Et quant à poursuivre mon plan jusqu au bout, je ne voulais pas que quelqu’un d autre endosse avec moi ce lourd fardeau.
Je serais le seul et l unique responsable de ce crime.
N’y voyez là aucune compassion. Aucun sentiment d’entr-aide criminelle.
Mais quels qu’aient été mes sentiments tout au long du déroulement de mon plan, les conséquences étaient là et je me devais d’aller jusqu au bout.
Au moins une fois dans ma vie.
Un journaliste s’avance, comme sorti de nulle part.
Une voix dans un micro.
La sienne. Puis la mienne.
Si j’ai un message à faire passer ?
« Monsieur Trenton ! Regrettez vous votre geste ? »
Ma bouche et mon cerveau livrent une bataille sanglante.
Bien sur que je regrette.
« Je ne regrette rien. Le devrais-je ? »
« Monsieur Trenton… Saviez vous que ce bus était plein ? »
Qu’il soit plein ou vide, je n’avais déjà plus aucun contrôle.
« Bien sur. Sinon quel intérêt ? »
« Monsieur Trenton… Vous n’êtes qu’un monstre. »
Pas plus que vous.
« Pas plus que vous. »
Pas plus que celui qui se vend au premier venu.
Pas plus que celui qui trahit les siens pour un peu d’argent frais à l’abri du matelas.
La différence, c’est que ce monstre je l’ai été une fois de trop, quand mes gestes ont rejoint mes pensées, quand la part sombre de moi-même a pris le pas sur l’individu pacifiste qui faisait bonne figure aux yeux de la société.
Nous avons tous été un jour un monstre. Nous avons commis des actes que nous regrettons.
Le mien est certainement bien pire que tous les vôtres réunis.
Cela, j’en suis conscient.
Tout comme de la réussite entière et nettement supérieure à mes espérances de mon plan initial.
Tout comme de l’accomplissement de l’étape trois dudit plan destruction.
L’officier Johnson se tient toujours derrière moi, épaule contre épaule, et je sens son ceinturon venir se presser contre ma jambe gauche.
Je prends la parole une dernière fois.
Mesdames, mesdemoiselles, messieurs.
Si j ai un message a faire passer ici, en ce jour, alors ce message sera celui-ci :
Qu importe ce que vous inspire mon acte.
Qu importe ce que les gens diront de moi, ce que la mémoire collective fera de mon existence.
J ai été comme vous, tout comme vous avez été comme moi.
Chacun de nous, chacun de vous a besoin d’un objectif dans la vie.
Une raison de vivre. D’avancer.
Et pour avancer, il n y a qu une seule putain de chose a faire.
Arrêtez de subir votre vie.
Arrêtez de vous lever chaque matin en vous disant que cette journée sera pire que la précédente.
Car cette journée sera ce que vous en faites
Si vous l abordez avec le même regard cynique et désabusé, alors elle sera telle que vous
l’avez imaginée
Arrêtez de vous sous-estimer. De faire des projets dans votre tête.
Réalisez les. Sortez de votre quotidien.
Devenez celui que vous avez toujours eu envie d être.
Arrêtez de regarder le sol quand vous marchez.
Qui que vous soyez, vous valez autant que tous ces gens que vous voyez à la télévision
Vous n’etes ni pire ni meilleur qu un autre.
Mais meilleur, vous pouvez le devenir, dans votre estime tout du moins
Et c est cela qui compte vraiment
Oubliez le regard des autres. Vivez votre vie comme vous l entendez.
Dites merde a votre patron. Dites non a ceux qui vous en demandent trop.
Dites non à la logique, a la rationalisation
Laissez libre court à votre imagination, réalisez vos rêves, vos fantasmes les plus fous.
Ne vous laissez pas aller a votre triste sort.
Ne devenez pas celui qui a accumulé trop de désillusions pour en arriver au point de non retour.
Vivez de vos illusions. Gardez espoir.
Merci. Ce sera tout.
La foule me regarde, médusée.
Personne ne s’attendait sans doute a un tel discours.
Personne. Sauf l officier Johnson.
Je songe à cette étape trois, celle ou j ai grassement soudoyé un officier d’Etat afin qu’il me laisse accomplir ma destinée.
Celle ou j’ai fait parvenir à cet homme de loi une enveloppe garnie de billets verts avec des indications précises quant à ma porte de sortie.
Déjà, ma main droite est libre et je saisis son arme réglementaire
Les événements se précipitent, tout n’est plus qu’une question de secondes.
Je pointe l’arme contre ma tempe.
Je regarde le public une dernière fois.
Je songe à l’étape deux, à cette femme et son enfant brûlés vifs par ma faute.
L’espace d’un instant, je ne suis plus lui. Je ne suis plus Trenton.
Seulement le gamin naïf et insouciant qui rêvait d’un monde meilleur.
Mon index frôle la détente. Je sais que le cran de sûreté a été retiré.
Et je ne sais pas ce qui m‘attend au bout, mais j’y cours droit.
Et je repense à tous les moments heureux de mon existence.
Et j’appuie.
FIN