Publié le 29/10/2009 à 21:44 par mauvaisesnouvelles
LA FIN EST PROCHE
Chapitre III
Comme au bon vieux temps
« Alors comme ça, on veut se présenter au concours ? »
Bien sur.
Qui en douterait ? Je suis assurée de gagner.
Personne d’autre que moi ne mérite mieux ce titre.
Personne ne peut rivaliser.
« Et que comptes-tu prouver au juste ? »
Ca, c’est une autre histoire.
Je ne savais pas quoi répondre à Jessie parce qu’il n’y avait tout simplement pas de réponse.
Il n’y avait rien à prouver…
Peut-être était-ce le simple plaisir de gagner…d’être la meilleure quelque part.
Peut-être qu’une simple victoire, aussi futile-soit-elle, serait une victoire bienvenue.
Et peut-être aussi qu’au final, j’avais juste envie de conforter mes « amis » dans leurs vieux clichés, puisque c’est ainsi qu’ils me voyaient.
Je serais la jolie fille sans cervelle.
Je serais la plastique irréprochable et le néant absolu.
Et ils seraient mes pions.
Ils seraient les fous et je serais la reine.
Nous nous complairions tous à un habile mélange de séduction et de manipulation, sans réellement nous connaître.
Car au fond, personne ne connaît vraiment personne.
Nous ne sommes que le reflet de notre égo, d’une infime partie de notre personnalité.
Nous ne sommes que l’image que nous voulons bien donner aux autres… mais il arrive aussi que nous ne soyons que l’image que ces autres veulent bien nous donner.
On peut essayer de la modifier, souvent en vain.
Ou bien l’on peut aussi s’en servir à bon escient…
« Allez il est temps ! En piste ! »
Il était temps en effet. Le rideau s’ouvrit, le speaker fit son annonce, et notre petit cortège s’avança lentement mais surement vers la grande estrade de la place principale.
Je rejoignais les autres filles en bikini, prêtes à s’exhiber devant un cortège de males en rut qui allaient voter pour la plus sexy d’entre nous.
Et quand les lumières s’allumèrent, quand les projecteurs furent sur moi, je sus que j’avais dès lors, en cet instant, le vrai pouvoir.
Celui qui fait qu’une partie de la planète pourrait m’obéir au doigt et à l’œil.
Qui fait que certaines femmes auront toujours l’ascendant sur les hommes.
Le pouvoir de la séduction.
Le pouvoir de la beauté éphémère.
Celui qui surpasse de loin la surestimée beauté intérieure, une simple valeur ajoutée qui n’en est pas vraiment une pour la plupart d’entre eux.
« Messieurs dames, laissez-moi vous présenter… Amber ! »
Les holàs de la foule vinrent accueillir mon entrée fracassante.
Ils étaient si nombreux...une vraie masse grouillante et quasi-hystérique, toute entière dévouée à ma cause.
Un vrai ramassis de crétins sans cervelle.
Tous, les yeux rivés sur moi.
Lorsque je me suis réveillée, il n’y avait plus personne.
Lorsque je me suis réveillée, j’avais perdu mon pouvoir et mes « amis » m’avaient abandonné à mon triste sort.
J’aurais pu choisir n’importe qui il fut un temps. N’importe quel inconscient prêt à se battre corps et âme dans l’espoir d’un peu d’attention de ma part.
Mais après la tragédie, il avait fallu, contre toute attente, composer avec le trio infernal :
Un ancien amant rancunier suivi de deux pauvres lâches, son meilleur ami, et un psychotique sans aucune morale.
Je n’avais même pas eu le temps de voir Franck partir.
Sam m’avait laissée tomber en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.
Et Eddie m’avait fixé de ses yeux noirs.
Un regard qui en disait long et dont je n’avais pourtant pas saisi la portée jusqu’ici.
J’aurais du y penser plus tôt.
J’aurais du anticiper, oui, mais il était déjà trop tard.
Mon entorse n’avait fait que précipiter ma chute, dans tous les sens du terme.
Je n’étais plus qu’un fardeau, et mes chevaliers servants avaient saisi la première opportunité pour s’en débarrasser.
A présent, j’étais seule. Le soleil se levait, mais j’avais plus froid que jamais.
J’étais même glacée à vrai dire.
Comme si mon corps refusait d’absorber ces maudits rayons lumineux.
Comme si j’étais déjà passée de vie à trépas.
Pourtant je ressentais une vive douleur dans le cou. Une blessure encore fraiche et sanguinolente. Sans doute la conséquence de l’attaque de ces monstres.
Je souffrais, mais aussi étonnant que cela puisse paraître, c’était une douce souffrance.
Si je pouvais la sentir, l’endurer, alors…
…alors cela signifiait que je n’avais pas encore succombé.
Peut-être étais-je simplement dans un état second.
Peut-être était-ce juste le choc du à mon agression.
Lorsque je me relevai, la tète me tournait.
J’avais des vertiges.
J’avais des picotements dans tout le corps.
Mais ma jambe… ma jambe était valide.
Bon sang… j’étais debout, réellement debout.
Comment était-ce possible ? Pour un peu, je me serais mise à courir à la recherche de ces salauds.
Mais à quoi bon ?
« Laissez-moi vous présenter Amber » il a dit.
Et j’ai fermé les yeux.
Et j’y étais à nouveau.
J’étais dans mon royaume. Dans mon univers.
Tout me réussissait. Tout me souriait. J’avais la plupart des garçons à mes pieds, et des résultats scolaires plus que convenables.
Certains m’imaginaient étudiante à vie, au mieux femme de ménage. Peut-être une fin de carrière en tant que vieille prostituée officiant dans des ruelles sombres et désertes.
La vérité, c’est qu’on ne peut être une belle fille et avoir quelque chose de consistant derrière.
La vérité, c’est que dès votre naissance, vous étés cataloguée, fichée, marquée à vie.
Vous serez la bonne copine si la nature ne vous pas a gâtés, vous serez la salope si vous avez du succès, et entre les deux vous serez quelque chose de relativement inqualifiable.
A quoi bon lutter contre les préjugés… J’en avais aussi, comme tout le monde.
J’en avais à l’égard de Sam.
J’en avais à l’égard de ce pseudo-rebelle qui tentait péniblement de masquer son manque de confiance en lui derrière la panoplie du mec sombre et contestataire.
Et j’en avais aussi à l’égard d’Eddie.
Hélas, ces derniers s’étaient avérés vrais. Eddie ne vivait que pour le sport, la drague, et la défonce.
De temps en temps, il lui venait un petit pamphlet idéologique, écologique, politique, histoire de mieux se fondre dans la masse.
Eddie croyait penser par lui-même. Mais en réalité, les autres pensaient pour lui.
Eddie croyait m’avoir séduite par ses beaux discours.
Mais en réalité, c’est moi qui l’avais repéré le premier, c’est moi qui l’avait pris sous mon aile malgré son air gauche et son baratin convenu.
Faites croire à un homme qu’il a perdu l’initiative, et il perdra tous ses moyens.
Eddie donc était devenu mon ami, mon confident, mon amant.
J’imagine qu’il n’attendait rien de plus de moi, mais pourtant il semblait d’une certaine façon réclamer mon affection.
Etait-il réellement tombé amoureux ? Je ne saurais le dire, mais aujourd’hui je me rends compte que j’ai fait l’erreur de lui dire la vérité.
J’ai heurté son cher égo.
J’ai laissé mourir son amour propre.
Lui m’a laissée mourir tout court.
Je crois qu’on est quittes.
Mais mon univers ne se résumait pas à Eddie, fort heureusement.
Je menais une existence à la fois paisible et bien rythmée, entre copines, études, amants, famille, passions diverses et variées. Certes, tout n’était pas rose non plus.
Mais j’aimais ma vie.
J’aimais ce « bon vieux temps ».
Et puis le jour funeste est arrivé.
Le jour où ils ont annoncé la nouvelle aux informations.
Je m’en souviens comme si c’était hier.
J’étais à une soirée chez des amies, quand l’un des invités qui était au téléphone nous a dit de la fermer, et d’allumer rapidement la télévision.
Et c’est que nous avons fait, non sans une certaine appréhension
Puis l’appréhension a fait place à la stupéfaction.
Le présentateur a annoncé la nouvelle, non sans un soupçon de panique dans la voix.
Des gens étaient morts. D’autres étaient portés disparus.
Partout, des actes de vandalisme étaient constatés, des agressions signalées toutes les minutes, parfois même des meurtres de sang froid. D’étranges individus avaient été repérés dans la ville, des personnes dont la description était surréaliste.
Certains disaient qu’ils avaient vus des hommes sans tète.
D’autres, que leur chien pourtant bien mort avait soudain été pris d’un accès de rage et les avait sauvagement mordus.
Tout cela était-il réel ? Tout cela venait-il vraiment de se passer, ici, sous nos yeux, si proche de nous ?
Les images se succédaient, les avertissements et mises en garde défilaient de plus belle.
S’agissait-il d’une épidémie, d’une simple recrudescence de violence, d’une mauvaise blague, personne ne semblait vraiment le savoir.
Personne…sauf Eddie.
Car tandis que nous nous regardions tous dans le blanc des yeux, encore choqués par les images que nous venions d’observer, Eddie semblait se liquéfier sur place.
Chacun de nous doutait, chacun de nous s’interrogeait.
Mais nous n’en étions qu’au stade de l’inquiétude.
Eddie, lui, en était déjà au stade de la terreur la plus profonde.
Hélas, je n’eus pas le temps d’approfondir. Déjà, les portables sonnaient de toutes parts dans la maison, le mien ne faisant pas exception.
Et tandis que je réceptionnais l’appel et tentais de m’isoler un peu du chaos ambiant, j’entendis la voix de mon frère, une voix si familière, et pourtant si étrange aujourd’hui.
Lui d’habitude si fier et viril, comme tous les garçons de son âge, avait cette fois une toute petite voix, tel un enfant qu’on aurait pris en flagrant délit de vandalisme.
« Sœurette… Faut que tu rappliques vite fait. Papa est bizarre depuis tout à l’heure.
Je ne sais pas si tu as vu les infos mais… on dirait… oh bon sang…
On dirait qu’il a contracté cet étrange virus ou je ne sais quoi.
Il n’est pas comme d’habitude.
Il…il me fait peur… »
Je raccrochai, lui assurant que j’arrivais tout de suite pour voir ca par moi-même.
Telle la grande sœur aimante et dévouée que j’étais, je lui rappelais que je serais là pour lui, comme toujours, et que je ne laisserais rien lui arriver.
Hélas, je n’étais alors pas encore consciente que pour une fois, il s’agissait d’un mensonge de ma part.
Car cet appel fut la dernière fois ou j’entendis le son de sa voix.
Tom…je revois ton sourire…j’entends ton rire envahir la maison.
Ton timbre adolescent me manque tant.
Désormais, les seules voix que j’entends sont des râles glauques et plaintifs.
Ceux de mes nouveaux camarades de jeu.
Ceux de mes nouveaux amis qui semblent tourmentés au plus haut point, tout comme le furent les anciens.
Tout n’est qu’une question de survie.
Tout n’est qu’une question de victoire ou de défaite face à ce terrible adversaire qui nous est opposé.
Hier, je devais lutter contre ces créatures qui en voulaient à mon intégrité physique.
A ma chair. A mon sang. A ce qui dirait-on leur permet de rester debout.
Aujourd’hui, je dois lutter face à un nouvel adversaire.
Je dois…
Je dois lutter contre la faim.
Je suis prise d’une pulsion difficilement gérable, celle de me nourrir, celle de gouter à l’un de ces délicieux festins, à ces entrailles encore fraiches qui jonchent le sol.
Appartiennent-elles à un ami, un voisin, peut-être même est-celles de mon frère ?
Peu importe. Je ressens une envie irrépressible de me jeter dessus, comme si un monstre insidieux me dévorait de l’intérieur.
L’héroïne, ça n’était rien à coté de ça.
Je pouvais me passer de drogue une heure ou deux, le temps de calmer la douleur, le temps d’oublier cette peine et de me dire que non, tout cela n’était pas si grave.
J’étais en vie.
Nous pouvions encore aller de l’avant. Tout reconstruire.
Nous pouvions surmonter tout cela, pour mon frère, pour ma mère, pour tous ceux qui avaient péri depuis la tragédie.
Et puis le naturel revenait au galop. La réalité rattrapait la fiction.
Je broyais du noir à nouveau, et Ted m’injectait une nouvelle dose. Et j’étais à nouveau sur un petit nuage. Et j’étais presque convaincue que je pourrais y arriver.
Mais maintenant, tout est différent.
Comme si je ne parvenais plus à contrôler mon propre corps, mes propres instincts.
Comme si dorénavant, la seule chose qui importait à mes yeux, c’était de me nourrir de quelque chose de spécial…
Quelque chose de… vivant.
Et j’entends la voix de Sam au loin.
Et je me dis qu’il est peut-être revenu par dépit, ou bien qu’il était tiraillé par les remords.
Mais il est trop tard. Tu n’as pas su me sauver à temps Sam.
Tu ne vaux pas mieux qu’Eddie.
Tu ne vaux pas mieux que tous les autres.
Son regard croise le mien, et je crois le voir sourire.
Et je me dis que tout arrive à qui sait attendre.
Et je me dis qu’il doit avoir un gout absolument fabuleux, malgré tous ses poils, ses cheveux, et son odeur de vieux clochard baignant dans ses propres excréments.
Approches Sam… encore un peu…
Oui…tu y es presque…
Bienvenue dans mon royaume. Dans mon univers.
Tout me réussit. Tout me sourit.
Tu es à moi mon garçon.
Ton corps tout entier m’appartient.
Comme les autres.
Comme avant.
Comme...
…au bon vieux temps.
Fin du chapitre III
Publié le 29/09/2009 à 00:27 par mauvaisesnouvelles
LA FIN EST PROCHE
Chapitre II
La somme de nos propres choix
J’ai rêvé d’un monde meilleur.
J’ai rêvé d’un monde sans haine ni mépris.
Sans guerres, sans politiciens, sans pouvoir.
Un monde sans frontières, sans racisme, sans préjugés.
J’ai rêvé de tout cela, oui, mais j’ai rêvé d’un idéal corrompu.
Une utopie.
J’ai rêvé d’un monde sans son élément perturbateur.
Celui qui le fait vivre et mourir à la fois.
Un monde sans celui qui foule son sol chaque jour, celui qui est affublé des pires tares qui puissent exister mais est aussi capable des plus belles choses.
Sommes-nous fondamentalement bons ou mauvais ?
Je ne sais pas. Peut-être allons-nous le découvrir aujourd’hui.
Peut-être que la nouvelle génération, sans repères, sans société préexistante, pourra y répondre. Ou peut-être que c’est nous, la nouvelle et surtout la dernière génération.
J’ai rêvé d’un monde meilleur. Et je me dis que j’étais à coté de la plaque.
Nous avons subi la tempête, nous avons subi l’un des pires fléaux de tous les temps, et aujourd’hui, que reste-t-il ? Seulement nos yeux pour pleurer.
L’être humain est peut-être une calamité, certes. Mais ces créatures ne sont pas mieux.
Ce qui fait de nous des êtres vivants, capables de raisonner et de penser, capables de donner la vie ou bien de donner la mort, c’est notre âme, notre conscience.
Elle nous permet de faire des choix, qui ne sont pas forcément toujours les meilleurs.
Elle nous permet de jouir du libre-arbitre, sous couvert d’une justice parfois arbitraire.
Mais tout ça est révolu.
Il n’y a plus de juges ni de justice. Il n’y a plus de conscience chez ces êtres maléfiques.
Aujourd’hui, celui qui foule le sol de cette planète ne désire plus qu’une chose : satisfaire son besoin primaire.
Manger pour survivre. Chasser ou bien être chassé.
Etait-ce là mon utopie ? Certes, il n’y a plus de guerres, plus de racisme, plus rien de tout cela.
Mais je me dis, quand bien même la plupart d’entre nous étaient de fieffés salauds, nous ne méritions pas un tel sort.
Je me dis que cette foutue épidémie n’était pas la solution à nos problèmes.
J’ai rêvé d’un monde meilleur, et je l’ai obtenu, mais à quel prix ?
Je repense à Amber. Je repense à ce que nous avons vécu tous les deux.
Je repense à la façon dont elle m’a quitté, faisant fi de mes sentiments naissants à son égard.
Je repense à son silence et à son ignorance, au fait que personne n’ait jamais su à propos de nous deux.
Et je me dis que mon ressentiment était peut-être disproportionné. Voire injustifié.
Mais voilà. Il est toujours là cet enfoiré. Profondément ancré dans mon esprit, dans ma chair, dans mon ego de jeune con qui croit que rien ne lui résiste.
J’ai beau critiquer les autres, au fond je crois que je ne suis pas meilleur.
Nous ne sommes que la somme de nos propres choix.
Aujourd’hui je ne suis pas fier du mien. Mais je ne peux retourner en arrière.
« Passe moi la seringue », il a dit.
Et j’ai tendu la seringue à Franck.
Et j’ai lu dans ses yeux toute sa peur, et toute son interrogation quant à mes agissements.
Franck commençait lentement mais sûrement à craquer. Il était à bout de souffle, à bout de nerfs, tout comme Amber l’avait été avant lui.
Nous étions sains et sauf pour l’instant, mais cela ne saurait durer.
Nous ne faisions que retarder l’issue fatale de notre fuite en avant.
« Bon sang Eddie… comment… comment cela a-t-il pu arriver ?
Nous étions organisés. Sur nos gardes.
Je savais qu’un jour ou l’autre, nous pourrions tous y passer.
Mais pas comme ça… pas comme ç… »
Franck fut soudain interrompu dans son discours par une sirène au loin.
Nous avions dépassé la ville depuis déjà une bonne heure, et longions l’autoroute qui menait à un nouveau lieu de perdition. Ce lieu, c’était une base militaire désaffectée depuis un moment déjà, du moins peu après la vague d’épidémies qui avait sévi dans la région, puis dans le pays, puis dans le monde entier.
Ce lieu, c’était là ou le père de Franck avait fait ses classes, et probablement là ou il était enterré aujourd’hui.
« Ce bruit… ça venait de la base hein ? Ca vient de la base de ton père ! »
« Effectivement. Mais je pensais qu’ils étaient tous morts ou en fuite.
Peut-être que certains sont revenus. C’est étrange… »
« Nous devons y aller. Nous devons saisir la moindre opportunité ! »
Franck acquiesça.
Je savais que ce serait douloureux pour lui. Il n’avait toujours pas digéré la disparition de son père, qu’il espérait secrètement en vie. Quant à moi, j’espérais juste que nous ne tomberions pas sur son cadavre, et que Franck ne sombre pas totalement.
Une lueur étrange venait d’apparaître dans son regard.
Je connaissais cette lueur. Je l’avais connu un jour, du moins.
« Tu crois qu’il se pourrait… il se pourrait qu’il soit encore… ? »
Non Franck.
Soyons réalistes. Je ne miserais pas un centime là-dessus.
Je regardai mon ami droit dans les yeux, des yeux mêlés de tristesse et d’un espoir naissant.
« Peut-être bien oui… peut-être que ton père nous attend là-bas… »
Contre toute attente, le mensonge s’avère parfois une cruelle nécessité.
J’avais besoin de Franck tout comme lui avait besoin de moi. Nous n’étions à présent plus que deux dans notre petit groupe de survivants, et la présence de l’autre nous préservait de la folie et de la dépression qui nous guettaient.
Nous n’étions pas sereins pour autant.
Simplement unis face à l’adversité.
Et tandis que nous avancions à la lueur des premiers rayons du soleil, je repensais aux événements qui s’étaient produits une heure plus tôt.
Je repensais à mes camarades et à ce qui nous était tombé dessus.
A l’attaque fulgurante autant qu’imprévisible de ces créatures venues tout droit de l’enfer.
En réalité, elles n’étaient pas seulement trois, mais une bonne dizaine, tapies dans l’ombre, rodant tels des charognards en quête de chair fraîche.
Nous nous croyions plus malins qu’eux, mais ils avaient appris à nous connaître, à nous laisser venir pour mieux nous piéger.
Nous étions encerclés par de véritables prédateurs dotés d’une volonté d’acier et d’un appétit insatiable. Mais je gardais foi en moi.
Je m’étais sorti de situations bien plus problématiques.
J’avais déjà tranché, mutilé, décapité, éviscéré.
J’avais du anéantir l’équivalent d’un village entier rien que pour m’en sortir jusqu’ici.
Bien que toujours présente, ce n’était pas la peur qui avait dicté ma conduite.
C’était la colère.
Quand Franck nous a dit de courir, nous avons couru, lui le premier.
Si la peur donne des ailes, alors Franck était devenu un aigle. Avant même que j’ai le temps de m’en rendre compte, il nous distançait déjà d’une bonne vingtaine de mètres.
Sam et Amber étaient toujours derrière.
Elle s’accrochait à lui avec toute l’énergie du désespoir, mais son étreinte empiétait sérieusement sur la liberté de mouvements du pauvre Sam.
Il ne pouvait pas courir, seulement s’efforcer de marcher plus vite. Et lorsqu’il s’aperçut bien vite que cette situation ne pourrait raisonnablement pas durer face à l’assaut adverse, il m’appela en renforts :
« Eddie ! Donnes moi un coup de main, je ne peux pas la porter toute seule ! »
Je me tenais à quelques mètres d’eux, tandis que Franck était déjà loin.
Ils ne pouvaient d’ores et déjà plus compter sur lui.
J’étais leur seul espoir.
« Eddie ! Dépêches-toi !! »
La panique s’empara de Sam. Il ne tiendrait plus longtemps.
J’aurais pu intervenir.
J’aurais du intervenir.
Mais je ne l’ai pas fait.
Tandis que Sam avançait péniblement, tenant à bout de bras le terrible fardeau du nom d’Amber, je repensai un court instant à l’un de nos moments passés ensemble.
Comme une illusion venue d’un autre temps, j’entendis sa voix, je revis sa bouche, ses lèvres, ses lèvres si douces et si sensuelles, en train de prononcer cette phrase :
« Je ne t’ai jamais aimé Eddie. Tu n’es rien pour moi. »
Alors c’était ça. Je n’étais rien pour elle. Rien de plus qu’un parmi les autres.
Juste le beau sportif qu’on s’amuse à épingler à son tableau de chasse, pour mieux le piétiner ensuite.
Tu sais tout ça Eddie. D’autres l’ont subi avant toi.
Tu n’es qu’une victime de plus, un manant parmi les gueux.
Oublies. Fais toi une raison.
Ce qu’elle t’a fait, au fond, ce n’est pas si grave. Tu peux t’en remettre.
Ca arrive à tout le monde.
Oui… oui mais non. Je n’ai pas oublié.
Et je ne m’en suis pas encore vraiment remis.
« Eddie !! Qu’est-ce que tu f… »
Le temps que Sam m’interpelle, l’un des prédateurs leur avait bondi dessus.
Les autres étaient encore en retrait mais lui avait de l’avance, et il avait visiblement très faim.
Sous le choc, Sam avait laissé tomber Amber au sol. Il se releva, regarda Amber, puis me regarda moi.
Aucun mot ne sortit de sa bouche. Nos regards se croisèrent, et je sus ce qu’il avait en tète.
Sam ne ferait rien. Il ne se battrait pas avec la créature, surtout pas pour sauver quelqu’un d’autre que lui.
C’était un lâche, rien de plus.
Il attendit ma réaction un quart de seconde, puis décida de filer sans demander son reste.
Hélas pour lui, la panique aidant, Sam partit dans une autre direction que celle de Franck.
Inutile de me demander lequel j’allais suivre.
Cela étant, j’étais toujours sur place, comme hypnotisé par le spectacle qui s’était soudain offert à mes yeux - Amber se débattant avec difficulté face à la redoutable créature qui s’était jetée sur elle -
« Eddie ! Je t’en supplie, aides-moi ! »
Son cri résonnait dans la nuit telle une autre illusion venant du fin fond de mon esprit.
Mais cette illusion était bien réelle. Tout comme les autres monstres affamés qui se rapprochaient inexorablement de notre position.
« Aides-moi ! » elle a dit, et j’ai pensé :
« J’arrive ! Je viens te sauver Amber ! »
Mais mes membres refusaient de bouger. Mon corps tout entier refusait d’accomplir sa mission.
« Aides-moi ! » elle a dit, et j’ai pensé :
« Non. Je ne t’aiderai pas. Tu peux crever sale garce.
Tu peux crever pour ce que tu m’as fait, pour ce que tu nous as tous faits.
Ca fait quoi maintenant d’être la proie, hein ? »
J’ai pensé tout ça, mais je n’ai rien dit.
Deux personnes en moi se livraient une farouche bataille. Celui qui oublie, celui qui sait faire la part des choses, et celui qui est aveuglé par son orgueil blessé.
Jamais je ne n’aurais du laisser le second l’emporter…
Mais c’est pourtant ce que j’ai fait.
J’ai quitté les lieux sans même un regard pour Amber en train de se faire dévorer vivante par l’un de ces monstres.
J’ai quitté les lieux et j’ai su alors que je n’étais que l’un de ces misérables qui ne méritent pas plus le pardon que ceux à qui ils le réclament.
Il n’y a plus de justice en ce monde, mais je reste incapable de ne pas juger.
Adieu mes beaux idéaux.
Je ne suis rien de plus que ce que je dénonce.
…rien de plus qu’un être faible, dévoré par les remords, trahi par ses choix absurdes et inconsidérés.
…rien de plus qu’un être humain dans toute sa splendeur et toute sa décadence.
« Eddie ! Nous y sommes… »
Nous étions en effet arrivés à la base militaire.
Aucun bruit. Pas de lumières.
Le cri d’espoir lancé par la sirène stridente avait laissé place à un silence glacial.
Franck me lança un regard inquiet.
L’entrée principale était fermée. D’immenses murs recouverts de barbelés et de fils électriques délimitaient la zone.
Nous ne pourrions entrer sans l’aide de l’un des soldats.
S’il s’agissait bien de soldats…
« Franck… arrêtes de bouger… ils nous observent… »
Quelques individus s’étaient en effet prudemment avancés près du mur principal.
L’ombre de la tour de guet nous empêchait de les apercevoir distinctement.
« Que fait-on ? il a dit. Qui sont-ils ? »
Pas le choix. Il fallait tenter une approche.
La drogue faisait encore effet. Je me sentais pousser des ailes.
« Messieurs ? j’ai dit. C’est vous qui …
Ah et merde…vous êtes vivants ou bien ?? »
S’ensuivit un silence interminable.
Nous attendions un mot. Une syllabe.
Une quelconque manifestation humaine.
Mais nous n’eurent comme réponses que des grognements plaintifs…
Bientôt, les premiers rayons du soleil vinrent confirmer nos doutes.
Masqués par la faible pénombre du mur principal, plusieurs non-morts semblaient prêts à lancer l’attaque. Voila qu’ils arrivaient de tous les cotés.
Nous nous étions encore fait avoir. Nous n’avions rien vu.
« Il y en a partout… » fit Franck
« Putain, c’est pas possible…
Tu crois qu’ils nous ont attiré jusqu’ici ? Tu crois qu’ils ont pu actionner la sirène ? »
« Après tout ce que j’ai vu, je dirais que j’ai l’esprit ouvert.
Prépare-toi mon pote. Ca risque de faire mal… »
Les monstres avançaient lentement et semblaient se regrouper.
Je sortis mon arme. Franck en fit autant.
Et tandis que l’un d’eux se décida à passer à l’attaque, le ciel se fendit soudain d’une violente rafale, et mes yeux croisèrent à nouveau ceux d’Amber.
Je chutai violemment.
Quand je heurtai le sol, je repensai à tout ce qui s’était passé.
Les images défilèrent à une vitesse ahurissante.
Je m’observais en train de fuir.
Je me dématérialisais.
Les balles sifflaient, et j’étais couché au sol, et je n’étais tout simplement plus là.
J’entendais la voix d’Amber qui me disait :
« Je ne t’ai jamais aimé Eddie… jamais… »
Et les images continuaient leur cheminement. Et la voix d’Amber continuait à résonner dans ma tète tandis que les balles résonnaient dans la nuit.
« Eddie…Tu m’écoutes ?
Allez, je t’ai déjà demandé d’arrêter ça !
Cesses donc de manipuler cette drole de boite… »
La boite…
Cette satanée boite…
Je n’ai rien dit. Je n’en ai jamais fait mention aux autres.
Comment cela aurait-il pu être possible ?
Comment cela aurait-il pu ne serait-ce qu’envisageable ?
« Eddie lèves-toi ! elle a dit. Tu dois te lever.
J’ai besoin de toi. »
Non, j’en ai assez. J’ai fait mon possible.
J’ai juste échoué sur toute la ligne.
Cessez de réclamer mon aide. Je ne peux plus rien faire pour vous.
« Eddie ! Debout !! »
Cette voix…
Le brouillard s’était dissipé. Les images avaient disparu.
Amber n’était plus là. C’était Franck qui était au dessus de moi
« Allez lèves toi mon pote, il a dit.
Je savais bien que ca n’était pas ces enfoirés qui avaient allumé la sirène.
Ils vont nous sortir de là. Tu vas voir … »
Retour à la réalité.
Ma réalité. Notre réalité à tous.
Et j’ai repensé à Amber. Aux monstres. A ma seringue.
A la fin du monde.
Et je me suis dit :
« Ou est-ce que j’en suis maintenant ?
Est-ce que tout cela en vaut vraiment la peine ?
Qu’ai-je fait, mon dieu ? »
« S’ils savaient… »
Fin du chapitre II
Publié le 14/09/2009 à 02:04 par mauvaisesnouvelles
LA FIN EST PROCHE
Chapitre I
Ombres et Regrets
« Passe moi la seringue », il a dit
« Passe moi cette foutue seringue, avant que je… je… »
Eddie ne terminait même plus ses phrases. Eddie n’était même plus vraiment là.
Debout sur la petite berge qui surplombait le lac, Eddie fixait les étoiles et ne semblait entendre plus rien ni personne.
Seule sa voix résonnait dans le silence de la nuit, une nuit froide et glaciale.
Une nuit comme nous n’en avions que trop l’habitude.
L’une de ces nuits dont nous ne savions pas si elle serait suivie par le jour.
« Ca vient, oui ? »
Oui, ça allait venir. Cela prendrait juste un peu plus de temps que d’habitude.
D’habitude, c’était Ted qui se chargeait du matériel.
Ted qui fournissait la came, qui nettoyait les aiguilles.
Ted qui aimait la vie, mais qui avait fini par être rattrapé par ses démons.
Ted qui était mort aujourd’hui.
Mais la drogue n’y était pour rien. Elle nous permettait simplement de supporter cela un peu plus longtemps. Elle nous permettait de nous évader de ce monde en proie à la perdition la plus totale.
Elle nous permettait de vivre.
« Voila ta dose mon pote. Savoure la bien. Il ne reste plus grand-chose. »
« Ca… tu peux le dire. Regarde autour de toi Franck.
Regarde autour de nous. Qu’est-ce que tu vois ? »
Je vois… je vois la nuit, cette fichue nuit qui n’en finit plus.
Je vois les ombres de ceux qui nous ont quitté.
Et je vois surtout un infini désespoir dans les yeux de chacun de mes camarades.
Ceux-là même qui, il y a peu, jouissaient encore d’une existence paisible, à l’abri du besoin, à l’abri des soucis. Une existence faite de joies et de peines, remplie de chacun de ces instants qui nous semblent pouvoir durer une éternité.
L’espoir d’un avenir brillant. D’études menées avec brio.
L’espoir d’une aventure qui se concrétise. D’un nouvel amour.
L’espoir qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue, ne serait-ce qu’un court moment.
Aujourd’hui, nous avons perdu tout cela.
Nous avons perdu l’espoir.
Je regarde autour de moi, et je ne vois rien. Strictement rien.
Pas la moindre petite étincelle qui brille dans les yeux de mes amis.
Pas la moindre flamme qui viendrait raviver notre bonheur passé.
Nous sommes perdus, et nous le savons tous.
Il y avait Amber.
Amber était la reine du lycée. La reine de la fac. Notre reine à tous.
Ses yeux couleur turquoise et sa longue chevelure blonde avaient fini de faire chavirer les cœurs les plus endurcis, et elle ne se privait pas d’en jouer plus que de raison.
Elle pouvait se comporter comme une vraie peste, mais au fond d’elle sommeillait toujours une petite fille qui attendait le prince charmant.
Ce prince charmant, c’aurait pu être moi.
C’aurait pu être Eddie, ou Ted. Mais aujourd’hui, son prince charmant avait changé de sexe et se faisait appeler héroïne.
Aujourd’hui, Amber ne voulait plus jouer avec les garçons. Elle aurait simplement voulu retourner en arrière. Peut-être dire à ses parents qu’après tout, ils n’étaient pas si mal que ça.
Qu’au fond, elle les appréciait pour ce qu’ils essayaient de faire pour elle.
Aujourd’hui, ses parents étaient morts, et Amber conservait le souvenir de sa mère en train de s’avancer vers elle, le visage couvert de sang, et l’estomac en train de se vider sur le carrelage de la cuisine.
Tout était allé si vite.
Tout était si…
« Amber ? Amber tu vas bien ? »
Amber ne répondit pas. Ses yeux le firent à sa place.
Sans un mot, elle se jeta sur moi et se mit à pleurer à chaudes larmes.
Je sentis ce liquide chaud couler contre moi, je sentais toute sa tristesse et son désarroi contre mon torse, et je sus que j’aurais donné n’importe quoi à l’époque pour sentir cette sensation.
Etre l’épaule bienveillante d’Amber, la reine de la fac.
Etre son foutu prince charmant sur son cheval blanc.
Mais ça n’était pas le cas. Je ne ressentais absolument rien.
Seulement un grand vide à l’intérieur de moi.
Amber continuait à pleurer, et je faisais mine de la soulager, lui caressant les cheveux, lui disant que tout allait bien se passer.
Mais je n’en croyais pas un mot. Je n’avais pas le cœur à ça.
Je n’avais plus le cœur à rien à vrai dire.
Nos rares initiatives pour essayer de nous en sortir ne nous avaient valu que de cuisants échecs, et nous étions à présent dans l’impasse la plus totale.
Ted aurait pu vous dire qu’il avait essayé, oui.
Il avait essayé de trouver une solution.
Mais le résultat avait été aussi dramatique que prévisible. Ted avait fini en charpie, et aucun de nous n’avait pu faire quoi que ce soit.
« On est condamnés mon pote. On est condamnés, et le barbu là-haut doit bien se gondoler en nous voyant si pathétiques et impuissants… »
Lui, c’était Sam.
Sam, c’était le mec que personne ne connaissait vraiment, pas même lui certainement.
Il passait ses journées entières à écouter de la musique métal, à lire des comics, à boire plus que de raison et à protester contre cette société pourrie avec ses amis internautes.
Son mot d’ordre était anarchie. Pour se le prouver, il s’était laisser pousser les cheveux longs, gratouillait quelques airs quelconques à la guitare, et refusait la plupart des conventions sociales, telles que sortir ou se faire des amis.
Tout cela ne servait à rien. Tout ça était si parfaitement futile.
Mais peut-être qu’aujourd’hui, Sam regrettait cette société pourrie. Peut-être que sa rébellion adolescente qui ne l’avait jamais vraiment quitté avait fini par le faire douter.
Que restait-il aujourd’hui ? Que restait-il de ce monde qu’il avait jadis détesté, de ces gens si propres sur eux qui rejetaient toutes différences et tout changement ?
Il aurait voulu les revoir une dernière fois ces enfoirés, il aurait voulu leur crier en face tout son mépris face à cette sinistre condescendance dont il faisait parfois l’objet.
Ou peut-être simplement qu’il aurait juste voulu les voir, et leur parler.
Aussi parfaits et autonomes soyons-nous, qui sommes-nous seulement sans les autres ?
« Ta gueule Franck… Te fais pas l’avocat du diable. Je regrette pas la moitié de ceux qui sont partis, tu peux me croire… »
« Et l’autre moitié ? »
« L’autre… »
Sam tentait de garder contenance. Mais l’illusion ne prenait pas.
Nous voulons tous jouer les hommes forts, sans états d’âmes. Moi le premier.
Mais je savais bien à qui pensait Sam, tout comme je pensais à tous ceux que j’avais perdus.
Je savais que chacun de nous avait perdu une partie de sa vie, de ce pour quoi il se levait le matin et continuait à sourire au monde entier.
Sam ne regrettait pas son ordinateur, ni même sa guitare.
Au fond, l’on n’accorde vraiment d’importance à ces choses-là que lorsque tout le reste va bien. Mais si tout s’en va, si le monde tel que nous le connaissons n’existe plus, alors nous ne sommes plus que de vulgaires enveloppes charnelles.
Les doigts de Sam n’avaient plus effleuré un instrument depuis le début de la tragédie.
Ses cheveux longs et sombres cachaient son regard empreint de mélancolie, et je savais que tous les deux nous en étions réduits au même point, quoi qu’il en dise.
« L’autre moitié… c’est du passé. Rassemble tout le monde Franck.
Il est temps de mettre les bouts avant que les autres ne rappliquent… »
Les autres. Le monde entier.
Enfin…
…ce qu’il en reste…
Eddie ouvrait la marche.
La mèche au vent, le regard perdu au loin, Eddie avançait d’un pas lent et peu assuré.
Le peu d’entre nous qui restait savait qu’il fallait se méfier de tout, et de tout le monde.
C’était notre confiance mutuelle qui nous avait perdus.
C’était elle aussi qui nous avait rassemblés. Mais pour combien de temps ?
Tandis qu’Eddie continuait à marcher devant, je fermais la marche, surveillant d’un œil Sam et Amber qui me devançaient de quelques mètres.
Amber s’était fait une entorse, et nous nous relayions chacun notre tour pour l’aider à marcher.
Dans une telle situation, avoir une infirme dans l’équipe était un réel handicap.
Nous en étions tous conscients, Amber plus que quiconque.
Mais elle n’avait pas le choix. Elle devait faire confiance a ce satané barbu qu’elle n’avait que trop rarement côtoyé et pour qui elle avait autrefois autant d’estime que pour l’un de ces satanés cafards qui hantaient les couloirs de la fac.
Notre petite marche funèbre avançait à l’abri des regards, et tandis que le soleil se levait,
je savourais une fois encore ces quelques rayons lumineux me parcourant le visage.
Si on m’avait dit auparavant que j’apprécierais autant ce foutu soleil…
Je crois que je ne l’aurais jamais cru. Pas plus que je n’aurais cru être capable de la moitié des actes que j’ai commis pour survivre jusqu’ici.
Car il y a un fossé entre ce que l’on croit être réalisable, et ce qui l’est vraiment.
Tuer un être humain de sang froid, ça n’est pas comme dans les films. C’est une véritable torture psychologique, un instinct de survie qui vous fait dire, « Fais-le »
« Tu n’as pas le choix. »
« Ce sera lui, ou toi. »
Alors il faut vous résoudre au pire. Prendre cette scie rouillée et vous atteler à la tache, sachant que le moindre oubli peut vous être fatal.
Si vous ne finissez pas le travail, ils peuvent se relever.
Ils se relèvent toujours.
« Chhhttt ! Taisez-vous ! Là ! »
Eddie s’était arrêté net. Ses jambes, son souffle, son regard. Plus rien.
Il était devenu une véritable statue faite de chair, de sang, et d’un sentiment qui ne nous quittait plus depuis l’arrivée du phénomène : la peur.
Ses membres se raidirent, et sa main droite vint se figer dans une direction à l’est, près d’une enseigne poussiéreuse ou l’on pouvait lire « Chez Doc / Droguerie ouverte 24sur24 »
Le magasin était à l’image du reste de la ville : des ruines, ou presque.
Un désert immense dans lequel circulaient naguère de nombreux pèlerins et autres touristes de tous horizons.
Un lieu de vie et d’animation, l’une de ces stations balnéaires dans lesquelles il fait si bon vivre.
J’en sais quelque chose. J’y suis né.
« Il n’a rien remarqué…je crois. Venez, on doit pouvoir le contourner. »
Eddie s’était décidé à remuer, et nous finîmes par emprunter la direction opposée à la position de l’homme qu’il nous avait désignés.
Attention. Quand je dis « homme », c’est parce que je ne connais pas d’autre mot pour qualifier cette chose qui traînait dans le coin.
Certes, il en avait l’apparence.
Mais c’est ce qui nous avait tous trompés au début.
Eddie emprunta un petit chemin qui menait vers une place que je connaissais bien.
Ironie du destin : c’était là que j’avais reçu mon premier baiser. Tandis que nous avancions à tâtons, je me remémorais cet instant magique, près de la fontaine aux vœux, entre le marchand de barbes a papas et le glacier.
Elle s’appelait Céline. Sa petite jupe plissée et ses nattes colorées lui donnaient un air malicieux, et son sourire éclatant semblait incrusté sur son visage.
J’avais lancé une pièce dans la fontaine. Mon souhait s’était réalisé.
Céline avait répondu à mon invitation, et m’avait offert son plus beau sourire.
Nos lèvres s’étaient rapprochées après un silence qui avait sembler durer une éternité, et le monde s’était soudain arrêté de tourner.
Tout allait si bien. Tout était si parfait.
« Franck… tu as toujours ta lame ? J’ai perdu la mienne quand j’ai du égorger l’autre salopard. »
Le pragmatisme d’Eddie vint me soustraire à mes doux rêves. Je vérifiais une énième fois la poche de mon treillis et constatais que oui, la lame était bel et bien à sa place.
Un couteau de chasse que m’avait offert mon père pour mon dix-huitième anniversaire.
Un couteau que j’avais utilisé la première fois pour planter un putain de cafard, et la seconde fois pour éventrer un voisin qui s’était montré un peu trop entreprenant.
Je hochais de la tète, et Eddie me répondit par un sourire hésitant.
Sacré Eddie. Même défoncé jusqu’à la moelle, il continuait à assurer nos arrières, comme au bon vieux temps.
Eddie était l’un de mes meilleurs amis. Nous avions passé nos années de lycée à réviser et surtout à nous défoncer ensemble, refaisant le monde autour d’un fut de bière ou bien d’un bon gros joint fourni par l’ami Ted, alors seulement dealer de « drogues douces ».
Eddie était un mec bien, à n’en pas douter. Il me surclassait dans toutes les catégories.
Doué pour les études, grand sportif, doté d’une capacité surprenante à séduire voire même hypnotiser les jeunes filles en fleur.
Une foi en lui inébranlable. Et, comble de la perfection, un ami fidèle et dévoué.
Mais aujourd’hui, son amitié et son soutien ne suffiraient pas. Je me devais d’être à la hauteur, de pouvoir survivre par moi-même, car qui sait ce que le sort réserverait à Eddie ?
Peut-être le même qu’à Tim, broyé par le rotor d’un hélicoptère qui tentait de décoller malgré les supplications des rares survivants restés à terre.
Peut-être le même qu’a Jennifer, dévorée vivante par son propre frère qui n’avait visiblement pas eu assez de son oncle et de son cousin.
Nous étions tous des proies potentielles face à ces choses qui étaient plus nombreuses de jour en jour.
De simples gibiers sur pattes.
De vulgaires apéritifs, tant leur consommation semblait effrénée et sans limite.
Et quand bien même l’un de nous ne finissait pas intégralement dans leur estomac, alors il devenait l’un des leurs.
« Bon sang les mecs… on a un souci là… »
C’était Sam qui venait de parler. Il tenait toujours Amber par l’épaule, qui semblait plus mal en point que jamais. Son regard torve trahissait une certaine lassitude quant à notre sombre destin et à l’issue tragique qui nous attendrait certainement tous.
L’issue en question, cela pouvait être ici, maintenant.
Car le souci dont parlait Sam venait de se manifester devant nos yeux fatigués et inquiets. Trois hommes se tenaient à raisonnable distance de nous, tout près de la boulangerie jouxtant la petite place.
Ils n’avaient pas l’air particulièrement vifs, et semblaient un peu perdus, tout comme nous.
Enfin, à vrai dire, tout comme nous n’est pas vraiment l’expression appropriée.
Tout comme nous n’est pas du tout l’expression appropriée.
Ces individus n’avaient d’humain que l’apparence. Nous avions appris à les reconnaître.
Cela n’était pas difficile cela dit.
Nous les repérions à leur visage figé dans une expression d’horreur et de colère. A leurs yeux blancs et leur face livide, leur démarche maladroite et incongrue.
Comme s’ils avaient oublié jusqu’au moindre des détails qui faisaient d’eux des êtres humains.
Comme si leur apparence autrefois si importante avait fait place à un désintérêt profond pour l’être et le paraître : ils n’étaient plus que des pantins vêtus de haillons souillés du sang de leurs victimes, les cheveux en bataille, la chemise froissée, les chaussures en lambeaux.
Nous les repérions à leur allure de cadavre, et eux…
Eux nous repéraient à l’odeur du sang qui coulait dans nos veines.
« Reculez…lentement… »
Les conseils d’Eddie furent hélas inutiles.
L’une des créatures pointa son regard sur nous, les sens en éveil.
Bientôt, ses compagnons firent de même, et tous fixèrent notre direction, celle des quatre jeunes survivants terrorisés.
Celle du garde-manger.
Amber fixa Sam.
Sam fixa Eddie.
Eddie me fixa.
Et merde mon pote… tu le sais bien.
Je déteste prendre les décisions. J’ai toujours détesté ça.
D’habitude, c’est Eddie qui les prenait, et si ça n’était pas Eddie, alors c’était ma copine, ma mère, mon professeur, n’importe qui.
C’est tellement plus facile de suivre les autres, plutôt que de suivre sa propre voie.
C’est tellement plus facile, et surtout tellement plus triste…
En ces temps difficiles, je repense à mon comportement d’adolescent frustré, à ma ligne de conduite qui a toujours été la suivante : fuir les problèmes, plutôt que de les affronter.
Fuir les échecs, fuir les responsabilités.
Fuir la vie, tout simplement.
Ainsi devrais-je tirer une leçon de tout ce qui nous est arrivé.
Peut-être est-il enfin temps que je prenne des initiatives.
Peut-être est-il temps que je prenne ma vie en main
Que je me conduise en homme.
Peut-être oui…
…Ou peut-être pas.
« Courez ! » j’ai dit.
Et nous avons couru.
Fin du chapitre I
Publié le 16/06/2009 à 17:39 par mauvaisesnouvelles
Voilà mon nouvel épisode rock'n'roll que j'ai intitulé "Si seulement". J'espère qu'il vous plaira. Bonne lecture !
SI SEULEMENT...
- Tu t’es déjà posé la question kid ? Tu t’es déjà demandé pourquoi les gens passent leur temps à se voiler la face ? Pourquoi toute leur vie, ils se créent leur propre réalité et essaient de donner une image qui n’a rien à voir avec leur nature profonde ?
- Non dad… je n’en sais rien. Peut-être parce qu’ils n’aiment ni leur quotidien ni ce qu’ils sont en vérité au fond d’eux ?
- Ah ah… je te reconnais bien là kid. Si jeune et déjà si mature. Tu apprends vite mon garçon…
Le soleil était sur le point de se coucher dans la petite baie de Dark Cleevance. Dad et son fils admiraient les étoiles tout en fumant un vieux cigare à tour de rôle.
Kid aimait l’odeur du cigare. Elle lui rappelait ces rares moments partagés avec son père, quand il n’était pas occupé par ses affaires professionnelles.
Toutes ces années, il avait eu l’impression que son père s’était peu à peu effacé, pour n’être devenu qu’un vieux fantôme fatigué et surtout, absent.
Mais ce soir là, le fantôme avait pris apparence humaine. Il avait tenu à partager ce moment avec kid. Si seulement il avait su avant.
- Tu sais mon garçon… Je n’ai pas toujours été ainsi. Je veux dire, cynique et désabusé.
Je ne sais pas si je suis un bon exemple…
- Un bon ou un mauvais exemple, c’est pas la question dad. T’es un exemple c’est tout.
Ces mots touchèrent dad plus qu’il ne l’aurait pensé. C’était évident pourtant. Quoi qu’il ait pu dire ou faire, kid garderait une image forte de son paternel.
Quoi qu’il arrive, il resterait la première personne qu’il ait jamais admirée. Une sorte de modèle, hélas usé par le temps et, surtout par les gens.
- J’espère que tu n’en garderas que les meilleurs cotés kid.
Rappelles-toi toujours de ça : peu importe les épreuves, peu importe les échecs,
il y aura toujours des leçons à en tirer. Il faut continuer à avancer, encore et encore.
- Ou veux-tu en venir dad ?
- Ou je veux en venir… j’y viendrai bien assez tôt hélas.
Dad tira une nouvelle latte de son gros cigare cubain. C’était un havane, bien sur.
Il aimait leur saveur, leur odeur, il aimait cette sensation à la fois agréable et rugueuse qui venait chatouiller ses vieux poumons de fumeur.
Il aimait aussi à l’occasion l’accompagner d’un verre de rhum, mais ce soir il devait rester parfaitement sobre. Dans sa tète comme dans ses mots.
Et lorsqu’il leva les yeux, lorsqu’il vit les premières étoiles illuminer le ciel couleur océan, il sut qu’il ne pouvait plus reculer.
- Tu t’es déjà demandé ou s’arrêtait le ciel et ou commençait l’océan kid ?
- Souvent, dad. Et comme pour beaucoup de choses, je n’y ai pas trouvé de réponses.
Dad sourit tendrement. Il prit l’épaule de kid contre lui, et chuchota :
- C’est ça la vie…beaucoup de questions, et si peu de réponses… Mais ce soir… ce soir j’espère t’en apporter certaines qui pourront t’être utiles…
Kid regarda au loin. Il tentait de résoudre cette énigme dans sa tète, pourquoi dad l’avait amené ici ce soir et surtout, quelles étaient ces fameuses questions…
Il en avait des centaines en esprit , des petites, des grandes, des importantes ou des futiles, mais elles ne faisaient que passer. C’était comme si toutes ces questions filaient dans sa tète à toute allure, et qu’aucune ne voulait vraiment émerger.
- De quoi veux-tu parler ? finit-il par lâcher dans un soupir.
Dad le regarda de ses grands yeux noirs, et sourit à nouveau. Il avala une dernière bouffée, écrasa son havane, et dit, la gorge nouée :
- Le mieux lorsqu’on raconte une histoire, c’est de commencer par le début. Ainsi donc, voila comment tout a commencé.
Mon nom est James. James Lafleur.
Je suis né à Dark Cleevance, il y a maintenant 65 ans.
Un père facteur, une mère au foyer, une famille modeste.
Le cliché habituel.
Et pour ne rien gâcher, j’ai su très tôt que je voulais devenir un artiste.
Ma famille avait beau me raisonner, je m’accrochais à mes rêves comme un vieux pou s’accroche à la tignasse d’un gosse.
J’ai commencé la guitare à l’age de 9 ans. Je me bousillais déjà les doigts sur les solos de Chuck Berry, mais je n’abandonnais jamais.
Jamais.
Un jour, l’année de mes 12 ans, j’ai eu l’opportunité de jouer dans l’orchestre de mon collège.
Et là, ce fut le déclic. J’ai compris que ma vie, ce devait être ça, et rien d’autre.
Monter sur scène et jouer ma musique devant les autres. Exprimer mes émotions et mes errances devant un public, aussi hétéroclite soit-il.
Bien sur, ma première expérience fut désastreuse. La sono était pourrie, mes mains tremblaient, et j’ai du rater une bonne vingtaine d’accords.
Mais putain que c’était bon.
Et même si les gens m’applaudissaient par pure charité, ce dont je n’étais pas encore conscient du haut de mes 1 mètre 50, c’était juste ça, le bonheur.
L’incroyable sentiment d’être pendant quelques minutes, quelques heures, dans une sorte de transe, un bien-être absolu.
J’étais à ma place. Enfin, pas encore tout fait.
Je devrais persévérer, encore et encore.
Je n’avais pas encore de poils au menton que je savais déjà que ma vie serait placée sous le signe du rock’n’roll.
C’est à 16 ans que ma « carrière » a commencé a décoller. J’avais déjà enchaîné les concerts du lycée et fait quelques scènes dans les bars du coin, quand mon premier vrai groupe est né.
Les BlackBirds.
Un soir que nous jouions dans un troquet sordide devant une poignée d’ivrognes, un homme est venu nous voir, mes amis et moi.
Il voulait nous faire enregistrer une foutue maquette ! Tu imagines, kid ? Une maquette…
- Oui dad, fit kid avec un sourire malicieux. Je sais ce qu’est une maquette…
- Entre savoir ce que c’est et le faire pour de vrai, il y a parfois un fossé mon garçon.
Nous avons eu le temps de nous en rendre compte. Le batteur ne parvenait pas à garder le rythme, le bassiste oubliait ses riffs toutes les dix secondes, et moi…
Eh bien malgré le stress et la panique… Je suis parvenu à canaliser cette énergie en moi pour aboutir à un résultat disons, satisfaisant.
- Laisses moi deviner… tu es resté le seul rescapé des BlackBirds ?
Dad marqua un temps d’arrêt. C’était comme si les images de ses jeunes amis chevelus lui revenaient soudain en mémoire.
Comme si les fantômes de son passé venaient lui reprocher à nouveau ses prises de position.
- Bien vu kid…
Parfois, lorsqu’on veut avancer, il faut savoir se débarrasser des poids morts.
C’est cruel, mais c’est ainsi. Andy et Bert ne me l’ont jamais pardonné, mais j’avais déjà une volonté d’acier malgré mon jeune age.
J’ai fini la maquette tout seul, et je suis parti la « vendre » avec de nouveaux concerts.
Mais le résultat ne fut pas celui escompté.
J’allais de galères en galères, de faux plans en opportunités manquées.
Et à 20 ans, je quittais le foyer familial sans un sou en poche, bien décidé à vivre de ma passion malgré les obstacles qui se dressaient en travers de ma route.
Je louai un studio miteux et allais me produire dans des salles plus petites et plus vides les unes que les autres.
Je comprenais alors la dure réalité de la vie d’artiste.
Un métier ingrat, ou les gens considèrent que tu ne travailles pas vraiment.
Tu ne fais que les distraire. Au mieux ils te paient un verre ou te récompensent de leur présence jusqu’au dernier accord, peinant à rapprocher mollement leurs deux mains afin de produire un son quelconque.
Et lorsque tu as fini, chacun retourne à ses activités comme si rien de tout cela ne venait réellement de se passer. Tu viens de livrer tes tripes sur scène, et les gens discutent de la pluie et du beau temps, quand ils ne sortent pas brutalement en plein solo pour aller griller une cigarette.
Alors non, il ne faut pas penser à tout ça. Oublier son putain d’ego.
L’ego, c’est ce qui nous détruit tous, nous les artistes encore plus que les autres.
Si tu penses que ta prestation était géniale et qu’elle valait tous les spectacles du monde, alors tu ne t’appliqueras probablement jamais à faire mieux.
Et si tu penses que ce soir-là tu méritais mieux que des bâillements polis, alors tu as peut-être raison. Mais ça n’est pas le problème.
C’est le public, et seulement le public, qui a raison ou qui a tort.
C’est lui qui décide si tu pourras te produire à nouveau et payer ton loyer à la fin du mois.
C’est lui qui fait que ta musique, ta vie a un sens.
Dad s’arrêta un instant. Ces mots résonnèrent dans sa tète comme un uppercut dans le visage d’un boxeur.
C’est drôle parfois se dit-il, comme certaines questions acquièrent un sens particulier selon l’age et les périodes de la vie.
A 15 ans, on se fiche du sens de la vie. On veut juste vivre et s’amuser, sans lendemain.
Demain n’existe pas.
Vers 30 ans, les questions arrivent, et on se demande si ce lendemain correspond a ce que l’on avait souhaité. Il est toujours temps de revenir en arrière et de tout recommencer à zéro.
Mais plus le temps file, plus le délai imparti est court.
A 65 ans, peut-on s’empêcher de regarder en arrière et de se demander si tout cela avait un sens ? Si l’on a accompli ce que l’on devait accomplir, ou si on a passé son temps à se fourvoyer…
- Dad ? Dad ?
Perdu dans ses pensées, dad en avait presque oublié son fiston. Ses yeux encore pleins de candeur et d’innocence lui rappelèrent que pour certains, le sens de la vie, cela se résumait encore à s’asseoir à coté de son père, et l’écouter, tout simplement.
Prendre ce qu’il y avait à prendre…Et laisser le reste.
- Désolé… ou en étais-je ?
- Tu parlais du public. Tu disais que lui seul décide de ton destin…
- Ah ah, oui, en quelque sorte… parlons-on en, de mon destin !
C’est à l’age de 29 ans que tout a vraiment commencé. Je rencontrai alors ceux qui allaient devenir avec moi les Sunset Drivers. Et c’est aussi avec eux que ma carrière, ma vie allait prendre un autre tournant.
Après quelques tournées et un paquet de démos refourguées ça et là, une radio locale s’était mise en tête de passer régulièrement l’une de nos compos…
- The Devil in MiddleTown !
- Bien vu kid, tu connais tes classiques… Eh oui, c’est comme cela que tout commence.
Quelques riffs bien sentis, une mélodie accrocheuse, ça suffit parfois à emballer les foules.
Nous surfions alors sur la popularité de notre « single » et avons eu l’opportunité d’enregistrer notre premier album studio.
Une vraie putain d’expérience gamin ! Imagines un instant, toutes tes créations, toutes tes foutues inspirations qui trottaient dans ta tète depuis des années et n’attendaient que leur libération. Et tu lâches tout ça d’un coup, d’un seul, tu graves ces mélodies sur des pistes qui vont sonner comme jamais tu n’aurais pu rêver…tu passes enfin de l’abstrait au concret !
- C’est si bien que ça, le concret dad ?
- Pas toujours kid, pas toujours… parfois certaines choses feraient mieux de rester dans ta tète et ne jamais se réaliser… jamais.
Dad prit soudain un air sombre qui n’échappa pas à kid.
Il aurait bien voulu savoir pourquoi.
Mais il savait aussi que parfois, tout comme les « choses » qui défilaient dans la tète de dad, certaines réponses ne sortiraient jamais. C’était comme ça.
Malgré son jeune âge, kid savait déjà que chacun avait son jardin secret, mais il se demandait encore quelle partie son père allait lui révéler.
Ces pensées en tète, il leva les yeux au ciel et vit que le soleil était maintenant définitivement parti.
Les étoiles brillaient, tout comme son père avait brillé toute sa vie durant. Du moins jusqu’à ce que « ça » arrive…
- Tu t’es déjà demandé kid ?
Tu t’es déjà demandé pourquoi ce sont les meilleures choses qui détruisent le plus l’homme ?
Pourquoi les matières grasses sont meilleures que les produits bios. Pourquoi l’alcool est meilleur que l’eau. Pourquoi la cocaïne a meilleur goût que le sucre.
Je veux dire, c’est comme si nous étions condamnés à nous priver de tout ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. Sous peine de mourir prématurément.
- Tu oublies le sexe dad, fit kid, rougissant.
- Ouais, et j’oublie pas ces saloperies de MST non plus. Il est ou le temps de l’amour libre et sans contraintes, hein mon garçon ? Comme je regrette que tu n’aies pas connu ça toi aussi… pardonnes moi, j’aurais du engrosser ta mère plus tôt !
Kid éclata de rire. La liberté de parole de son père l’avait toujours profondément réjoui.
C’était certainement le seul adulte qui lui parlait réellement d’égal à égal, pas comme tous ces tocards qui passaient leur temps à lui faire « remarquer » comment il avait grandi et à lui demander, non sans un profond détachement, s’il avait toujours de bonnes notes à l’école.
« Putains d’adultes, se dit kid. J’espère ne pas être aussi con en vieillissant. »
Dad ouvrit sa boite et ralluma un cigare. Une fraîche brise de printemps vint lui caresser les cheveux, et éteindre son allumette.
« Bordel de m… »
Sans prévenir, kid vint tendre ses deux mains sous son nez. Le père et le fils échangèrent un regard complice, et le temps sembla se figer jusqu'à ce que dad finisse par lâcher, les yeux perdus entre la flamme incandescente de son havane et le visage si jeune et si parfait de kid :
- Où en étais-je déjà ?
- Tu parlais de la réalisation de ton album et du début de ta carrière…
- Ah oui… eh bien, c’est à partir de ce moment que le meilleur a côtoyé le pire.
Le meilleur, c’était les rentrées d’argent, de plus en plus fréquentes et importantes, c’était les tournées à travers le monde et la découverte des divers continents, c’était la saine complicité qui unissait Ben, Terrence et moi… et c’était bien sur la rencontre avec ta mère, la femme la plus extraordinaire qu’il m’ait été donné de rencontrer.
Le pire, c’était le prix à payer pour ce succès aussi « rapide » qu’imprévisible : j’étais entouré de chacals qui n’en voulaient qu’à mon pactole.
La gloire attire toutes sortes de parasites qui n’hésitent pas à te tromper pour mieux se faufiler dans les mailles du filet. De faux amis qui cherchent à tout prix à obtenir un quelconque avantage à ta situation de privilégié.
Entendons-nous bien : je ne rechignais pas à partager avec ceux que j’aimais et qui m’avaient toujours soutenu. Mais les ordures du type de Derek…
Sacré fils de p… Si seulement…
Dad tapa du poing contre l’herbe fraîche, et kid crut un instant que ses mauvais souvenirs allaient l’empêcher de poursuivre. Comme si la simple évocation de ce nom allait bloquer ses neurones et interrompre toutes ses pensées.
C’est bien connu, la colère empêche de réfléchir.
Elle n’est qu’un lourd fardeau qui nous empêche d’avancer, pensa tout haut kid.
Mais il est parfois bien difficile de la contenir.
- Ca oui, fit dad. Aussi calme et compréhensif que je puisse être, je crois que j’aurais volontiers envoyé mon poing dans la face de ce sale traître.
- Je comprends dad. Je comprends.
Kid connaissait déjà en partie cette histoire. Derek était un vieil ami de dad, qui avait soudain refait surface lors de son heure de gloire. Encore peu aguerri, dad avait accepté son amitié sans rechigner, tandis que son « ami » préparait déjà un plan machiavélique pour le mettre à genoux.
- Il en a mis du temps à dévoiler ses cartes, mais lorsqu’il les a posées… les jeux étaient déjà faits, fit dad en maugréant dans sa barbe.
James prit une poignée de terre et la fit couler entre ses mains. Ses grands yeux noirs paraissaient soudain tristes et emplis de mélancolie. Comme si l’on avait éteint un interrupteur à distance se dit kid, sauf que ce dernier contrôlait les émotions.
- S’il n’y avait que ça… le reste du monde n’était pas toujours tendre avec moi, tu sais… Le fait est que lorsqu’on est une « star », les gens s’attendent à ce que tu représentes des valeurs, des principes, une certaine morale bien-pensante et profondément hypocrite. Tu vois ce dont je veux parler, hein kid ?
Oui, kid voyait. Il avait déjà entendu parler de tous ces gens qui préféraient vivre dans le mensonge et le déni, et s’autoproclamer en défenseurs de la vertu plutôt que d’avouer leurs faiblesses de simples mortels.
- Lorsque j’ai avoué à plusieurs reprises avoir voulu tromper ma femme, les gens étaient choqués. Est-ce que je l’ai fait ? Non. Est-ce que j’y ai pensé ? Oui bien sur, comme tout le monde.
Est-ce que j’ai déjà joué à contrecœur pour des radios de merde ou des jeunes cons lobotomisés ?Aussi. Je ne me suis jamais forcé à aimer tout le monde.
Et sans doute que parfois l’appât du gain a été plus fort que mon intégrité artistique.
Sans doute que j’aurais mieux fait de passer plus de temps avec ma famille qu’à aller dépenser mon fric dans les voitures de sport et autres accessoires de luxe visant à montrer au monde sa réussite sociale.
Je n’ai jamais caché mes imperfections, encore moins mes comportements de sale con égoïste. Simplement, j’essayais de lutter contre ça.
Nous ne sommes que des êtres faibles et pitoyables, harcelés par nos pulsions intérieures qui se heurtent à nos convictions les plus profondes.
Je ne dis pas que c’est bien.
Je dis que c’est la réalité.
Mais le public n’aimait pas toujours ça, non.
Chacun d’eux reconnaissait en moi la part d’ombre qui subsistait dans leur esprit tourmenté. Et si dire la vérité est une vertu, alors crois-moi kid, les gens n’aiment pas l’entendre dans toute sa noirceur.
Les gens le prétendent, mais ils n’aiment pas la vérité.
Surtout venant d’une espèce d’artiste à la con qui n’a jamais fait d’études... Un parvenu, un illettré, voila ce que j’étais pour eux.
- Tu n’es pas un illettré dad… tu as sûrement lu plus de livres que la plupart de mes professeurs…
- Merci pour ton soutien kid. Mais ça n’est pas très important, tout compte fait.
Leur avis m’importait peu, c’est surtout le tien et celui de ta mère qui comptait. Celui de ta mère… Karen…
Dad s’interrompit tandis qu’un avion passait à toute vitesse dans le ciel. Un peu comme sa formidable histoire d’amour avec Karen. L’amour, cette folie qui vous consume et peut vous amener à croire l’incroyable : qu’il durera pour toujours.
Si seulement c’était le cas…
Dad se demandait comment il avait pu être aussi naïf et stupide, mais il préférait ne pas se le demander trop longtemps. Il s’agissait de la mère de son enfant, et kid n’avait pas à entendre ce genre de réflexions autour de sa romance tourmentée.
Il devrait se forger sa propre expérience, son propre avis sur le sujet.
Et surtout, surtout, ne pas entendre son père renier ces années de bonheur qui avaient tout de même eu le mérite de mettre au monde sa merveilleuse progéniture.
Non, au final dad ne regrettait rien. Kid était là, c’était le principal.
- Dad… Que s’est-il passé exactement avec Derek ?
- Eh bien …Derek… c’était un vieux pote de galère. Un de ces musiciens talentueux qui n’avait pas eu la même chance que moi, et dieu sait qu’il en existe un paquet comme lui. Il maniait la basse comme pas deux, mais il n’a jamais percé.
Et un jour, mon téléphone a sonné…
Dad revit la scène et il ressentit comme un bourdonnement dans les oreilles. Ces paroles si sympathiques autrefois n’étaient désormais plus que du venin.
« Sacré James ! Ca me fait si plaisir de t’entendre… Quand est-ce qu’on se voit ?... »
Bientôt, les échanges prirent une autre tournure. Une tournure que Dad allait regretter longtemps.
« Allo James ? Toujours partant pour ce barbecue samedi ? Au fait j’ai un super plan à te proposer… »
En guise de plan, Derek avait soi-disant des placements boursiers infaillibles, preuves à l’appui. Il allait faire fructifier le patrimoine de Dad, leur assurer un avenir meilleur.
Des provisions pour les vieux jours qu’il disait…
- Quels vieux jours ? fit dad, je te le demande… comme si un irresponsable comme moi allait vivre cent ans ! Mon fichu cancer est en train de me ronger de l’intérieur, et mes vieux os me font si mal. J’ai tant bu et tant fumé que j’aurais du mourir au moins dix fois déjà !
Kid eut presque envie de se boucher les oreilles. Entre savoir que son père est mourant et se le voir rappeler de façon si abrupte, il y avait un pas que dad n’avait pas hésité à franchir.
C’était le genre de réalité que kid n’avait pas tellement envie d’entendre, encore moins d’affronter.
Cela étant, dad avisa le regard triste et presque désespéré de son fils.
- Excuses-moi kid… je n’aurais pas du…
Quoi qu’il en soit, j’ai succombé à l’époque à la tentation de l’argent facile et de la « sauvegarde des vieux jours ». Je voulais vous assurer une retraite confortable, mais au lieu de ça, j’ai tout foutu en l’air. J’ai fait confiance de manière quasi-aveugle à un salopard qui a profité de mon amitié mais surtout, de mon état d’ébriété quasi-permanent.
En signant ses papiers, j’ai officiellement signé notre ruine, et aussi la fin de mon mariage, mais ça je ne le savais pas encore…
Dad ressentit soudain une vive douleur dans la poitrine. Faire resurgir ces souvenirs n’avait pas seulement réveillé sa peine, ces cicatrices du passé se matérialisant à présent sous forme de douleur physique.
« L’esprit…doit vaincre le corps… pensa-t-il
Foutu cancer. Foutues pensées négatives. »
Dad aurait souhaité acquérir cette sagesse un peu plus tôt. Se persuader qu’il allait mourir n’avait fait que précipiter sa chute. Et il était désormais trop tard pour faire marche arrière.
- C’est pour cela que maman t’a quitté ? fit kid. Pour l’argent ?
- C’est plus compliqué que ça gamin, mais… en partie oui.
Karen avait fini par s’habituer au train de vie luxueux que je nous avais procurés.
Rien n’était trop beau pour elle. Rien n’était jamais suffisant.
Quand je lui ai annoncé notre banqueroute, elle a d’abord pris la nouvelle de façon étonnamment calme, comme si elle n’avait pas réellement pris conscience de la situation…
J’ai d’abord cru que les choses allaient s’apaiser d’elles-mêmes.
Hélas non.
Karen refusait de quitter notre luxueuse villa dans le quartier résidentiel de Palm Springs.
Elle continuait à se pavaner en Versace devant les voisins, acceptait toutes les invitations mondaines. Ne voulait pas licencier le jardinier. Ne voulait pas « sacrifier » notre authentique Picasso. Comme si la réalité la gênait à tel point qu’elle voulait à tout prix sauver les apparences.
Comme si nous ne serions plus les Lafleur si nous étions dépourvus de fortune personnelle.
Comme si nous étions définis par les choses qui nous appartiennent.
Le vent se leva soudain. Le vieux chapeau de Dad s’envola et alla atterrir en plein milieu de la baie, en contrebas. James n’esquissa même pas un geste pour le rattraper.
Il finit par se lever, attrapa la bouteille de rhum qui le narguait depuis tout à l’heure, et en but une gorgée. Lorsqu’il la reposa, il eut le sentiment étrange que la bouteille était bien plus vide qu’il ne l’aurait cru…
Il alla finalement se rasseoir près de kid et, le fixant de ses grands yeux noirs, il lui murmura ces quelques mots à l’oreille :
« Je n’essaie pas de te dire que ta mère était purement vénale. Tu es né d’une union faite d’amour et de passion, seulement… seulement ce sentiment si bas et finalement si humain a fini par la rattraper malgré tout. La pression des médias et l’obsession de son image ont fini par la changer et la transformer en une personne méconnaissable. »
James n’avait pas fini de regretter ce terrible retournement de situation, et il se dit qu’au bout du compte, tout ne tenait vraiment qu’à un fil.
L’argent, le confort.
L’amour, la confiance.
La vie elle-même.
Et si tout cela avait disparu, s’il ne lui restait que ses yeux pour pleurer, il lui restait malgré tout une dernière « mission » qu’il se devait d’accomplir.
Transmettre son passé, son expérience à ce jeune enfant.
Afin qu’il apprenne de ses erreurs. Et qu’il ne reproduise pas les mêmes, si possible.
Transmettre son histoire, ses souvenirs et tout ce que cela impliquait…
Transmettre tout cela, oui…
…à défaut de son patrimoine génétique…
« Pardonnes-moi kid. Je te dois la vérité.
Nous te l’avons caché bien trop longtemps, ta mère et moi.
Voila : Je ne suis pas… je ne suis pas ton véritable père. »
Cette fois, le temps s’était bel et bien arrêté.
Le vent avait arrêté de souffler, les étoiles de briller, et même les poissons avaient décidé d’arrêter de nager.
Tout Dark Cleevance était immobilisé, suspendu aux lèvres de dad.
Kid ouvrit de grands yeux pleins d’interrogations, mais avant qu’il eut le temps d’ouvrir la bouche, dad poursuivit :
- Après le divorce, ta mère ne voulait plus me laisser t’approcher.
J’ai voulu me battre pour ta garde, et c’est alors qu’elle a sorti cet argument irrévocable et lourd de conséquences. J’ai bien entendu effectué les tests, mais les résultats n’ont fait que confirmer ses dires. Et c’est ainsi que du jour au lendemain, tu as quasiment disparu de ma vie…
Jusqu'à aujourd’hui.
Le silence s’installa. Pesant et lourd.
Le temps reprit lentement son cours, mais kid n’avait toujours pas bougé.
Ses petites mains avaient fini de triturer l’herbe et étaient maintenant sagement posées sur ses genoux. Sa tète légèrement inclinée fixait le sol de façon quasi-religieuse.
Et tandis que le garçon continuait de rester immobile, Dad songea à ce jour terrible ou Karen lui avait annoncé la nouvelle.
Le jour ou sa vie avait définitivement basculé. Ou ses derniers espoirs avaient été anéantis par une issue aussi tragique qu’imprévisible
Ou l’alcool avait fini par détruire sa raison et sa perception de la réalité.
« Ce n’est pas grave dad, fit kid qui s’était enfin décidé à réagir.
Tu es et resteras toujours mon vrai père dans mon cœur.
Je t’aime. »
« Je t’aime aussi mon garçon, répondit dad en larmes, scrutant avec insistance les bouclettes dorées de kid qui semblaient n’avoir jamais de fin.
Sa chevelure d’ange semblait comme flotter dans l’air lourd et dense de la petite baie.
Et tandis que les nuages finissaient d’assombrir l’atmosphère, les vapeurs d’alcool en firent autant avec l’esprit de dad.
Déboussolé, il ferma les yeux
Quelques secondes…
Quelques minutes…
Une éternité…
Puis les rouvrit lentement.
« Est-ce que je dois croire que le monde sera toujours semblable quand j’aurai ouvert les yeux ? Est-ce que les choses seront toujours à leur place ? Est-ce que l’on décide si le temps doit s’arrêter ou non ? »
Hélas.
La cruelle réalité vint mettre fins aux espoirs de dad : Kid n’était plus là.
Contrairement à sa bouteille de rhum, vide, ainsi que ses deux jumelles.
Contrairement aussi à sa peine et à son foutu cancer en phase terminale…
Sa douleur à la poitrine se fit soudain pressante. Comme si une ombre mystérieuse venait tout à coup serrer sa gorge, son cœur et ses poumons de toutes ses forces.
Les arbres, les feuilles, le vent, tout semblait disparaître peu à peu au même titre que l’apparition furtive de son enfant.
Dad s’allongea au sol.
Une larme s’écoula le long de sa vieille joue ridée, et les images du jeune garçon vinrent une dernière fois défiler sous ses yeux.
Il aurait eu vingt ans aujourd’hui.
« Si seulement… fit-il dans un dernier souffle.
Si seulement… »
FIN
Publié le 16/04/2009 à 12:00 par mauvaisesnouvelles
Laisse tomber
Tu me parles de musique.
Tu me parles d’émotions. De ressenti.
D’une boule dans l’estomac qui peut te saisir, et te serrer le ventre.
Te donner des sueurs, te faire rentrer en transe.
Te rappeler ton premier échec, ta première cuite. Ton premier amour.
Ce genre de trucs.
Tu me parles de musique, et moi je te dis : foutaises.
L’émotion, on s’en tape. Le ressenti, c’est pour les tapettes.
Ce qui compte, c’est le marketing. La promotion.
Quelle que soit la merde que tu as à vendre, si tu la vends bien, ça fonctionnera.
Ca vaut pour la musique, l’art en général. Et à peu près tout ce qui se monnaie en ce bas monde, objets, maisons, animaux, personnes.
Tu me parles de musique, et j’ai envie de te répondre :
Ce qui compte, c est de viser la bonne cible.
Vise les clubbers qui ne jurent que par le son qu’ils entendent dans leur boite préférée.
Vise les queutards qui ne jurent que par une pochette aguicheuse et un joli déhanché.
Vends leur ta compo sans âme, sans émotions.
Peu importe si tu as écrit ça en 30 secondes, sur un bout de papier toilettes, un jour ou tu avais la diarrhée. Ce que tu as produit avec tes mains et ce que tu as produit avec ton rectum, c’est à peu près la même chose.
Sauf que l’une d’elles va alléger ton corps, l’autre va garnir ton portefeuilles.
C’est comme ça que le monde fonctionne.
C’est comme ça que les gens consomment la musique.
Et tant pis si je suis seul contre tous.
Mon monde à moi ne fonctionne pas comme le tien, et je t’emmerde.
« Tu m’emmerdes ? tu sais à qui tu parles ? »
Je sais ouais.
Mais des milliers de disques vendus n’ont pas fait de toi un homme meilleur.
T’es resté le même connard, seule ton image a changé.
Les yeux des gens sont remplis d’étoiles quand t’es une foutue rock star.
« Calmes-toi, j’ai dit.
C’est toi qui es venu me voir pour que je te produise. Alors pour une fois, c’est à moi de prendre la décision. Et je crois bien que c’est déjà fait. »
Johnny Westville était assis en face de moi, dans mon bureau, dans mon foutu bureau.
Celui de ma maison de production, mon empire, mon enfant.
Celui que j’ai vu grandir mois après mois, années après années, cherchant encore et toujours à le cajoler, à lui présenter des mets de choix, des artistes de qualité.
Ce fut peut-être le cas à une époque.
Mais je me suis perdu en route. Perdu sur les sentiers de la gloire, et de l’avidité.
L’argent et l’art font mauvais ménage, inutile d’être un génie pour s’en apercevoir.
Mais je n’ai pas été un génie, ça non. J’ai bien souvent été un pauvre type.
On n’est jamais très fier de soi lorsqu’on fait un bilan de son existence, ou alors rarement.
Il y a toujours quelque chose qui cloche. Des opportunités manquées. D’autres auxquelles on n’aurait pas du répondre.
Quoi qu’il arrive, il n’est jamais trop tard pour mettre un frein à tout cela.
On ne peut changer le passé. Mais on peut toujours combattre le futur.
« T’as pris ta décision hein ? » m’a dit Johnny
Il s’est étalé de tout son long sur mon fauteuil d’invité, le fauteuil en cuir que j’avais du payer une fortune à l’époque pour que mes artistes aient le postérieur bien calé.
Il a soulevé d’un air narquois la mèche rebelle devant ses yeux, et s’est allumé une clope en fixant maladroitement le panneau « no smoking » placé derrière mon bureau.
J’ai pensé :
L’attitude ne fait pas l’artiste, Johnny.
J’ai pensé : pourquoi nous faire perdre du temps, à tous les deux ? J’en ai bien assez perdu à chercher ce que j’ai cru être un moment mon vrai but dans la vie, m’asseoir sur un gros tas de coke et de billets verts et me secouer la tige en admirant mes disques d’or.
J’en ai marre.
Marre de n’être qu’un ersatz de Rick Rubin, une copie d’une copie d’un producteur ambitieux et exigeant. Ladite exigence s’est réduite à peau de chagrin quand j’ai touché mon premier chèque, mon premier million.
Ouais, ouais.
Va te faire foutre Johnny.
J’arrête là. Et tu ferais bien d’en faire de même…
J’ai dit :
« Laisse tomber »
Il a dit : « Quoi ? »
Et j’ai dit :
« Le monde entier n’a pas envie de te connaître, pauvre connard.
Tu es comme tous ces abrutis qui veulent une place au soleil, alors qu’ils ne vendent que du vent ! Tu es quoi toi hein ? »
Il s’est levé, il a froncé les sourcils. Il a dit :
« Comment ça je suis quoi ? Je suis Johnny Westville. Je suis unique. »
« C’est ça ouais. T’es unique. Tout comme 6 milliards de personnes sur Terre.
Tu ferais mieux d’y retourner d’ailleurs. Dépêches toi de quitter ton putain de nuage.
La chute n’en sera que moins dure. »
Il était abasourdi. Probable que personne n’avait osé lui parler comme ça depuis un moment.
Personne. Sauf moi.
« Et tu es qui au juste pour me juger de la sorte ? »
« Qui je suis…tu veux savoir qui je suis ? »
A mon tour, je me suis levé de mon bureau. J’ai avancé vers lui.
Et sans le quitter du regard, lorsque mes yeux, mon front, mon visage furent à quelques centimètres du sien, j’ai dit
« Je suis le public. Je suis l’audience.
Je suis cette somme de gens ordinaires parasités par l’orgueil de petits branleurs comme toi.
Je suis la colère et le mépris.
Je suis le désespoir face à cette lente déchéance de l’art, de la passion, du vrai talent.
Une déchéance initiée et poursuivie par des minables comme toi. »
En guise de protestation, une moue dédaigneuse. Il ne savait sûrement pas quoi répondre car il n’y avait rien à répondre.
« Je suis tout ça à la fois, et quelque part, au fond, j’essaie de rester moi-même.
Du moins, le « moi-même » que j’ai connu un jour et qui me manque à présent…
Un type ordinaire, une vie ordinaire, des qualités que j’essaie d’exploiter à bon escient.
Et j’ai toujours aimé à penser que le jour ou je les emploierais dans l’unique but de faire du commerce, de dévoiler une image de moi enviable mais dénuée de tout fondement, alors j’arrêterais de faire ce métier.
Quoi que je fasse, j’arrêterais.
Car malgré tous mes défauts, j’ai eu et j’ai peut-être encore une qualité que tu n’as pas, et que tu n’auras probablement jamais. »
J’ai avancé à nouveau, j’ai ouvert la porte, et je lui ai montré la sortie.
« On appelle ça l’intégrité »
Il m’a fixé d’un regard noir. Sans doute prêt à me décocher une droite.
La franchise peut parfois être une vraie plaie. Elle peut vous mettre dans des situations risquées, ou vous pouvez perdre tout contrôle. Oui, elle peut mener jusque là.
Mais en attendant…
En attendant. Putain. Ca soulage.
« Je t’en foutrais moi de l’intégrité, espèce de sombre merde…
Tu peux garder ton venin et tes leçons à deux balles, tu n’es qu un jaloux, un foutu aigri.
Les gens m’adulent, les médias m’arrachent, et mon prochain concert est déjà sold-out.
Tout le monde rêve de gloire. On veut tous notre part du gâteau.
Et si moi j’ai réussi à l’obtenir, c’est que je m’en suis donné les moyens.
Toi, t’as fait quoi ? A part promouvoir des gens qui avaient du talent…
Tu veux que j’te dise, t’es un artiste raté, point barre.
Tu sors les étoiles de l’ombre, t’es bon qu’à ça, car toi-même tu ne brilles pas assez.
Si je t’énerve, c est parce que tu voudrais être comme moi. Tu voudrais… »
J’en avais assez entendu.
Le discours classique de l’arriviste qui ne peut concevoir que le monde entier ne raisonne comme lui.
L’argumentaire n’est pas possible, quand l’orgueil de l’autre l’aveugle à tel point qu’il se persuadera à jamais que vous ne voulez qu’une chose :
Suivre sa voie, avoir sa vie, car forcément, c’est la meilleure. L’unique.
« Qu est ce que la réussite ? »
Il a dit : « Quoi ? »
J’ai dit :
« Est-ce le fait d’être connu, reconnu et aimé par des centaines, des milliers de gens, quand bien même on est au fond qu’un pantin pathétique, un égocentrique prêt à tout sacrifier pour la gloire et l’argent ?
Ou bien est-ce le fait de pouvoir se regarder dans une glace et de pouvoir se dire qu’on reste malgré tout quelqu’un de bien, même si personne n’est amené à le savoir ? »
Il a dit : « Quoi ? »
Et j’ai dit :
« Laisse tomber. »
FIN
Publié le 12/04/2009 à 12:00 par mauvaisesnouvelles
Bon...
Je ne sais pas trop s'il reste des lecteurs sur ce blog, et à vrai dire ca m'étonnerait...
Rien d'étonnant à ça : je me suis rendu compte que ca allait bientot faire un an que je n'ai plus rien écrit.
Pourtant ce n'est pas l'envie qui manque. Les idées non plus. En fait, "rien écrit" n'est pas le terme exact...
J'ai du commencer au moins quatre ou cinq histoires que je n'ai pas finies, plus un paquet qui trainent encore dans mon cerveau.
Donc en gros ce qui se passe, c'est que je suis trop dispersé, ou du moins je n'arrive pas à rassembler mes idées de façon cohérente. Du moins, pas assez pour que je daigne les coucher sur papier.
Je crois qu'en fait j'ai peur de ne pas faire aussi bien qu'avant, si tant est que ce fut "bien" un jour.
Et donc... donc là je me dis... bah merde, c'est trop con.
Je crois que je vais reprendre, je crois que je vais étaler toutes mes idées dispersées, et en faire des histoires, cohérentes ou non. Et tant pis si c'est de la merde.
J'annonce : je vais enfin commencer ma série sur un sujet qui me tient à coeur : le rock n roll. Je vais passer des nuits blanches s'il le faut, mais je vais le faire. J'en ai marre de me sentir improductif en matière d'histoires.
Bon. C'est pas tout ça. Je vais peut-ètre me mettre au boulot.
Finir ma derniere histoire en date. La publier. Et peut-ètre qu'elle sera lue. Mais je tiens à te dire que déja si tu as tapé l'adresse de ce blog et que tu as lu ça jusqu'au bout, tu as déja bien du courage.
Alors merci, et à bientot... j'espere.
Publié le 25/06/2008 à 12:00 par mauvaisesnouvelles
NB: Voici une version légérement modifiée de cette nouvelle. J'ai simplement raccourci l'intro et changé quelques transitions, donc pour ceux qui la connaissent deja, je ne pense pas qu'une re-lecture s'impose. Après c'est vous qui voyez ;)
Les bonnes nouvelles
Mon métier, c’est de vous dire la vérité.
Rien que la vérité.
Mon métier, c’est de relayer l’information, sensibiliser l’opinion publique à tel ou tel phénomène.
Enquêter, communiquer, manipuler.
Tout cela, c’est mon métier.
Car la vérité dont je vous parle, il s’agit de ma vérité.
La réalité que je vous présente, c’est celle qui va plaire à mon rédac chef.
Celle qui va susciter l’horreur, l’indignation, et toutes sortes de sentiments qui vont vous faire maudire cette société pourrie.
La réalité que je vous dévoile, c’est celle que je façonne jour après jour, nuit après nuit, pendant que le bon citoyen tremble devant son écran de télévision.
La guerre, la famine, la maladie, toutes ces choses ignobles qu’un présentateur bien sous tous rapports vous inflige chaque jour aux alentours de 20h.
Tous ces phénomènes-là, je les connais par cœur : après tout c’est moi qui suis sur le terrain, qui constate et établit un rapport en temps réel.
Le monde crève à petit feu, et je ne suis rien d’autre qu’un spectateur privilégié de cette lente déchéance.
Spectateur et auteur.
Arriviste et dénué de tout sens moral.
Si un type chope un virus bénin, un cas rare et isolé qui va le constiper pendant 3 jours, je vais vous dire qu’une terrible épidémie menace le pays et que les conséquences sont désastreuses.
Si un petit groupuscule s’amuse à inventer des théories fumeuses qui font vaguement penser à une religion, je vais vous dire qu’une dangereuse secte menace la santé mentale de vos précieux chérubins.
Car contrairement à vous, je ne lis pas l’information.
Je la crée.
Quiconque détient un tel pouvoir peut se vanter d’avoir une emprise certaine sur les individus.
Oui, vous, l’insignifiante masse laborieuse, le ramassis de crédules qui auront peut-être un jour l’honneur de figurer dans mes lignes si vous décédez de mort violente.
Voir aussi : Pétage de plombs. Vol avec violence. Pédophilie.
Bref, tous ces sujets dont les gens raffolent et prennent un plaisir malsain à lire et à ressasser en société.
Le malheur des uns fait le bonheur des autres dit le fameux dicton. Et votre malheur, c'est mon fonds de commerce.
Un peu comme le fossoyeur qui va sabrer le champagne quand un riche client décède et que sa famille va lui acheter le dernier cercueil tout confort, au cas ou il aurait l’idée bizarre de se réveiller un jour.
La mort, ce dernier rempart, cette ultime issue de secours qui vous permet d’effacer toutes ces images terribles de votre esprit.
La destruction annoncée d’un monde contaminé par la haine et la violence.
Mon rôle dans tout ça ?
Rien de plus qu’un rouage essentiel dans une société dite civilisée.
Rien d’autre qu’un maillon de la chaîne qui contribue à semer la paranoïa dans cet éden illusoire, ou chacun a peur de son voisin, cet inconnu.
---
-« Bruce ? J’ai un dossier pour toi… »
Le type qui m’appelle par mon prénom, c’est Jim Carlson. Mon rédac-chef.
Comment j’en suis arrivé à me lier d’amitié avec ce fouille - merdes, je n’en sais foutre rien.
Les années passent, l’habitude s’installe, et les gens que vous détestez finissent par vous être totalement indifférents.
Le tout c’est de ne pas ouvrir sa gueule trop fort, voire de ne pas l’ouvrir du tout.
Jouer les employés dociles et laisser une confiance aveugle s’installer petit à petit.
Là ou vos sentiments personnels laissent place à un détachement total.
Ce qui a sans doute plu à Carlson, c’est le total manque d’empathie dont j’ai rapidement fait preuve à l’égard de mes « victimes ».
Tous ces gens si fragiles, perdus dans les méandres de leur triste existence, et qui se retrouvent dans les lignes de notre quotidien. Toute cette souffrance à laquelle je fais face magnéto à l’appui, relevant le moindre petit détail qui peut avoir la plus grande importance.
Carlson m’avait confié les sujets les plus glauques, les plus malsains, et là ou un journaliste lambda avait peur de s’aventurer, moi je posais les questions les plus dérangeantes, les plus intimes, et j’obtenais toujours des réponses. Enfin, la plupart du temps.
J’étais devenu une sorte de star locale.
Tel le chevalier Bayard, j’étais le reporter sans peur et sans reproches.
A tel point que j’avais acquis une liberté totale au sein de la rédaction, et que je pouvais me permettre de léguer les sujets inintéressants aux autres journalistes.
-« Faites voir ? Quoi, encore un bébé assassiné ? La barbe… »
Le genre de sujets que j’avais déjà couvert une bonne vingtaine de fois.
Le genre de sujets dont personne ne veut, mais il faut bien que quelqu’un le fasse.
-« Terrence ? Viens voir un peu par là… »
Terrence était nouveau au sein de la rédaction. Seulement quelques mois qu’il bossait ici,
et déjà il avait eu à s’occuper des pires affaires, notamment celles que je lui transmettais.
C’était un jeune blanc-bec au teint pale, les cheveux taillés courts et la barbe naissante.
Il portait de grosses lunettes rondes qui lui bouffaient le visage, et son look de vieux garçon
- chemise à carreaux rayon discount et raie sur le coté façon Clark Kent - tendait à me faire penser que sa vie amoureuse se résumait à la pratique en solo.
Il n’avait de surcroît aucun caractère, ce qui me laissait l’entière opportunité de lui céder avec joie ces dossiers plus que douteux.
-« Qu y a t il Br…»
-« Il y a que tu vas t’occuper de ce gamin abandonné dans une poubelle, j’ai une affaire urgente à régler ! »
-« Mais… c'est-à-dire que j’avais déjà prévu cet après-midi de… »
-« Eh bien tu reportes… ou tu te démerdes pour faire les deux. C’est pas mon problème. »
Terrence savait que s’opposer à moi, cela revenait à s’opposer à Carlson.
Je n’étais pas le boss, mais c’était tout comme.
Il allait à nouveau se résigner, et moi j’allais partir m’occuper d’une affaire un peu plus intéressante.
---
Attention…
Quand je dis affaire plus intéressante, il faut relativiser.
Quand vous avez tout vu, tout entendu, quand vous êtes dans le métier depuis des années comme c’est mon cas, plus rien ne vous étonne, ou presque.
Tout juste haussez vous un sourcil quand un indic vous branche sur une affaire un peu tordue, un trafic d’organes en plein centre-ville ou encore un violeur récidiviste amateur de vieilles femmes obèses.
Les gens en veulent toujours plus. Et par conséquent, moi aussi.
C’est aussi simple que ça. Et c’est ce que je m’évertuais à expliquer ce soir-là à mon « collègue », Pete Paterson ; la cinquantaine, costume noir toujours impeccable, et un brushing parfait qui devait lui coûter l'équivalent du SMIC mais qui lui donnait presque dix ans de moins.
Nous avions convenu d'aller boire un verre au Red Tiger, fameux bar branché qui faisait office de QG des journalistes de tous poils. Et tandis que je devisais en sirotant mon mojito, fixant la sublime serveuse blonde d'un œil et Pete d'un autre, ce dernier semblait toujours aussi dubitatif devant mon cynisme affiché.
-« Comment peux-tu dire des choses pareilles ? On parle d’êtres humains bon sang !
Il n’y a donc plus rien qui te touche ? »
-« Tu veux dire, à part les seins de la serveuse ?…Blague à part, ce qu’il faut que tu comprennes Pete, c’est que nous ne sommes rien de plus que des apprentis avocats :
Nous ne devons pas juger, simplement observer et défendre notre version des faits.
Il n’y a pas de place pour les sentiments. Ca c’est bon pour les bleus… »
-« Comme ce gamin que tu martyrises au boulot ? Comment il s’appelle déjà, Terry ? Ter… »
-« Terrence… Et ne t’inquiètes pas pour lui, c’est le métier qui rentre. »
Paterson bossait pour un journal concurrent, mais nous nous voyions quelques fois pour confronter nos expériences. Il avait à peu près le même age que moi, et déjà un palmarès assez impressionnant en matière de reportages. C’est lui qui avait couvert le tremblement de terre en Chine, j’entends par là, le premier journaliste français à être sur le coup.
Pete était ce qu’on appelle un « envoyé spécial ». Il ne s’occupait que des affaires externes,
ce qui explique notre liberté de ton ; jamais je n’aurais révélé la moindre information à un « collègue » travaillant sur le même terrain que moi.
-« Et donc tu étais sur quoi cet après-midi ? » me fit Pete.
-« Rien d’extraordinaire… Un motard bourré et sans permis qui a percuté une famille…
Le père est indemne mais la femme et le gosse sont morts sur le coup…
C’était pas très beau à voir. Quand je suis arrivé, il y avait encore du sang et des tripes sur le bitume… »
-« Je t’en prie, épargnes moi les détails… »
-« Bref… je suis allé à l’hosto interviewer le type. Le motard était dans le coma mais le père était sur pieds, encore choqué mais lucide.
Les docteurs ne lui avaient pas encore dit que son épouse et son fils étaient décédés.
C’est donc moi qui l’ai fait… »
-« Bruce… »
-« Il aurait bien fini par le savoir non ? Et puis si ça peut te rassurer, je n’ai pas pris de photo… »
-« Plus de pellicule j’imagine ? »
-« Ironises tant que tu veux… Il n’empêche, j’ai réussi à lui soutirer quelques infos entre deux sanglots… rien de bien croustillant mais bon, ça suffira à pondre mon article, et puis ça fera gagner du temps aux types de la nécro… »
Pete me fixait d’un œil noir, mélange de fascination et d’incrédulité.
Je savais que nous n’avions pas la même vision du métier.
Lui était resté un « jeune » idéaliste, un condensé de ce que les années post-mai68 avaient pondu de plus niais.
Ce pauvre Paterson continuait de croire qu'il œuvrait pour un monde meilleur, en dénonçant les injustices et autres abus de pouvoir de par le monde.
Il avait rédigé un nombre incalculable d'articles sur la junte birmane, la dictature en Corée du Nord ou au Zimbabwe, les droits de l'homme bafoués ici et ailleurs… que sais-je encore…
Nous étions tous deux en quête de sensationnalisme, sauf que lui ne voulait pas se l'avouer :
il disait vouloir éclairer les gens, leur faire prendre conscience de la gravité de tel ou tel événement extérieur à notre petit monde de privilégiés.
Et ca fonctionnait. Ca oui.
Cela marchait au moins quelques jours, quelques semaines dans le meilleur des cas.
Le temps que la conscience collective réagisse puis oublie aussitôt l'horreur à laquelle elle vient d'être confrontée.
Prenez les JO de Chine. La situation est-elle nouvelle ? Bien sur que non.
Simplement, les gens se réveillent en même temps. Et croyez bien qu'ils oublieront en même temps.
Les faits sont là : ce qui n'est pas médiatisé n'existe pas.
La guerre civile, les épidémies, les violentes intempéries, tout cela ne dure qu'un temps :
Pour vous ce sera peut-être une journée ou bien cinq minutes, le temps de vous remettre de ce "choc émotionnel".
Pour eux, ce sera le début ou la fin d'une époque, voire peut-être la simple continuité d'une vie misérable, née sous la mauvaise étoile.
Les gens ne sont pas égaux devant le destin. Et ceux qui ont la chance de mener une paisible existence loin des mines antipersonnel et de la censure comme mode de pensée vont peut-être y réfléchir le temps d'un article, d'une interview.
Puis ils retourneront à leur quotidien, maudissant le ciel quand un chauffard leur grille la priorité, quand d'autres font des kilomètres à pied pour aller chercher de l'eau potable.
C'est ainsi.
Et ni Paterson ni aucun de ces foutus moralistes à la noix ne pourront rien y changer.
-« Tu me fatigues avec ton discours fataliste du type blasé de tout… » me fit Pete,
« Tu n'as plus foi en l'être humain, et c'est dommage. C'est à cause de gens comme toi que le monde va mal. »
-« Rassures-toi, répondis-je, le monde n'a pas besoin de moi pour aller mal. Et quant au terme "fataliste", je lui préfère celui de "réaliste", mais encore une fois tout est une question de point de vue. »
J'avais parfois envie de lui déballer tout ce que je pensais de sa vision du monde, celle d'un collégien boutonneux qui croit pouvoir améliorer le quotidien en se battant contre des chimères, mais je m'abstenais à chaque fois. Ce bon vieux Pete m'en aurait certainement voulu, et j'appréciais malgré tout nos petits entretiens à la lumière tamisée et au doux son de Miles Davis que diffusait la radio locale.
J'allais quitter le Red Tiger, prétextant un quelconque rendez-vous professionnel afin de mettre un terme à cette discussion sans fin, quand une question me revint en tète.
-« Je dois te laisser Paterson. Mais au fait, je ne t'ai pas demandé, sur quoi travailles-tu en ce moment ? Toujours en train d'enquêter sur ce réseau de prostitution en Roumanie ? »
-« Plus maintenant. Mais je suis sur un dossier explosif. Je ne peux pas en parler pour l'instant, mais tu peux en être sur, des tètes vont tomber ! »
Récupérant ma veste, je partis du bar un sourire en coin, m'imaginant de potentielles cibles du héros Paterson : de quelconques tyrans locaux opprimant leur peuple et qui n'auraient jamais rien à craindre d'un petit scribouillard dans son genre.
J'étais loin du compte.
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Quand le réveil sonna ce jour-là, je savais que la journée n'allait pas être facile.
Fatigue, maux de tète, crampes à l'estomac, et tout ce qui va de pair avec une bonne vieille gueule de bois.
Le soleil s'était levé avant moi. Ses rayons se répercutaient sur ma baie vitrée et semblaient m'en vouloir personnellement.
Je me levai du lit, étourdi par la chaleur, et essayai tant bien que mal d'atteindre la salle de bains.
Lorsque le miroir me fit face, je me dis que le temps - mais aussi l'alcool - ne m'avaient pas fait de cadeaux.
Les traits tirés, le regard terne, les joues creusées : ce cher Bruce n'avait certes plus l'allure de ses vingt ans, mais les abus en tous genres finissaient de l'achever en beauté.
J'avais les cheveux en bataille, de telle sorte que je pouvais contempler à loisir mes mèches blanches luttant fermement pour se faire une place au soleil.
C'est que ma dernière permanente remontait à plusieurs mois, et je n'avais plus fait de couleur depuis un bon moment déjà.
En résumé, le grand Bruce Dickins n'était plus que l'ombre de lui-même. Un héros local au look de saltimbanque.
Bien sur, j'allais arranger tout cela en une heure tout au plus, là ou quelques minutes auraient suffi il y a quelques années.
J'allai prendre rendez-vous chez le coiffeur, récupérer mon costume au pressing, et reprendre l'apparence de Bruce le vaillant reporter.
Mais à l'intérieur, je me sentais usé.
Le Bruce que je présentais au monde n'était plus le Bruce qui se terrait au fin fond de mon esprit.
Seulement voilà, dans ce métier, seules les apparences comptent.
Ma présentation générale comme mes articles de fonds.
Le contenant comme le contenu.
Et je regrettai déjà d'avoir participé à cette soirée VIP en l'honneur de ce créateur de mode,
un foutu connard dont j'avais oublié le nom et dont le principal mérite était de vendre des fringues hors de prix portées par des mineures anorexiques à de vieilles bourgeoises pétées de tune.
Je ne m'étais pas gêné, sous couvert d'un reportage people, pour aller dévaliser le buffet et me faire quelques rails de coke au milieu de mannequins biens sous tous rapports.
J'avais fini le pantalon baissé, couvert de gerbe, au milieu de ce qui semblait être une partouze improvisée dans une backroom de l'hôtel.
Et me voilà dans mon lit puis dans ma salle de bains, dieu seul sait comment, à contempler mon triste visage marqué par les excès de la veille.
Il y a un temps pour tout Bruce.
Et pour l'heure, je me dis qu'il est temps de m'occuper de cette affaire qui va certainement me prendre la journée.
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-« Terrence ! Terrence !! Bon sang, tu m'écoutes petit con ? »
La circulation était dense et bruyante.
J'étais coincé dans un satané bouchon qui n'en finissait plus, et pour couronner le tout,
le chauffeur du taxi suait à grosses gouttes et sentait le chacal.
Son petit sapin vert accroché au rétroviseur n'y changeait rien, et j'étais condamné à subir klaxons, gaz d'échappement et odeurs corporelles sans rien pouvoir faire.
Autrement dit, la perte totale de contrôle.
Ce fameux moment ou vous savez que quoi que vous fassiez, vous ne pourrez empêcher les événements de se dérouler sans vous.
Une seule alternative : appeler ce petit branleur à la rescousse et lui demander de commencer l'interview sans moi.
-« Allô ?! Allô !! Terrence !! Bordel de m… »
Pour couronner le tout, mon portable capte mal, et voilà que l'odorant chauffeur se met en tète de me faire la discussion, à grands renforts de postillons ciblés sur mon costard tout juste sorti du pressing :
-« Fichue journée hein ? »
C'était prévu mon gars. Mauvais karma pour moi aujourd'hui.
-« Bruce ? C'est vous Bruce ? »
Enfin! J'entends le gamin au bout du fil et décide de tout lui dire d'une traite, au cas ou mon signal me laisserait tomber.
-« Oui c'est moi. Ecoutes bien ptit gars, car je ne le répéterai pas deux fois :
J'ai un rendez-vous prévu à 17h30 place de l'Opera avec M. Bayers, puis un autre rendez-vous à 18h15 place d'Italie.
Tu vas aller voir le premier à ma place, et tu me rejoins au Red Tiger vers 19h afin de recouper nos infos… Pigé ? »
-« Pigé Bruce…17h30…Place de l'Opéra…Mr Bay… »
-« Ouais, ouais, c'est ça, et une dernière chose : à l'avenir appelles moi monsieur Dickins, on a pas élevé les poules ensemble… » Et je raccroche.
-« Connard… »
-« Pardon monsieur ? »
Le chauffeur tourne la tète, et son haleine fétide me rappelle l'urgence de la situation :
Je dois me débrouiller pour être à l'heure au second rendez-vous mais surtout, quitter le plus vite possible ce véhicule empoisonné.
-« Rien, ce n'est pas à vous que je parlais… »
-« Ah, parce que j'ai cru que vous m'aviez dit… »
Oublions les préliminaires. Ce type commençait sérieusement à me taper sur le système.
-« Ecoutez, je vous paie pour conduire, pas pour causer. Amenez-moi à bon port le plus vite possible et vous aurez un bonus. »
Voilà. Je venais de prononcer la formule magique.
Celle capable de transformer un homme sain d'esprit en un pauvre type irresponsable.
Je pourrais vous faire une thèse sur le sujet, mais j'imagine que vous le savez déjà :
Tout s'achète et tout se vend.
Les meubles, les immeubles, mais aussi les gens.
Il n'y a que les sentiments qui ne soient pas monnayables et encore, je suis sur que certains sont capables d'aimer quand on les couvre d'or.
A dire vrai, je ne compte même plus le nombre de situations que j'ai pu observé et dans lesquelles l'argent a détruit toute notion d'amour : Familles éclatées à cause d'un héritage, maris assassinés pour toucher l'assurance, amis trahis pour garder la cagnotte du Loto…
Rien de bien reluisant et pourtant, c'est mon quotidien, et peut-être même le votre.
Et quand je tends la liasse de billets vers le chauffeur aux joues écarlates, ses yeux s'illuminent, et la mémoire lui revient soudain à propos d'un raccourci vers ma destination.
Bien sur, il s'agit de prendre un sens interdit et de griller quelques feux rouges mais qu'importe, la prime espérée vaut bien quelques risques supplémentaires…
Le type enclenche la marche arrière, fait demi-tour, et nous voilà embarqués pour une virée folle dans les rues de la capitale.
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Il faut un responsable.
Il faut toujours un responsable.
Quels que soient les enjeux, économiques comme politiques, ou tout simplement pour une question d'ordre moral, il faut que quelqu'un soit désigné comme coupable.
Une cible unique. Un bouc émissaire s'il le faut.
L'opinion publique ne peut se satisfaire d'une enquête laborieuse, d'une multiplicité d'acteurs impliqués à différents niveaux.
Il faut simplifier la tache au lecteur moyen. Lui désigner une personne qui sera à ses yeux la seule coupable des faits incriminés.
Et tant pis si cet individu n'est que partiellement responsable, voire même pas du tout.
Il en faut un. Il en faut toujours un.
De préférence une personne de type mâle, d'un certain âge, si possible d'origine française :
Les enfants, ce n'est pas crédible et de toute façon, ils ne seront jamais traduits en justice.
Quant aux étrangers, on touche à un sujet sensible voire à un terrain miné : vous n'aurez pas fini de rédiger votre article que vous aurez déjà SOS Racisme sur le dos.
Pareil pour les handicapés, les autistes, les homosexuels, bref toutes ces minorités qu'il vaut mieux protéger plutôt qu'exposer.
Les gens aiment avoir bonne conscience.
Même s'ils ne partagent pas vos idées, il faut leur faire croire qu'ils ont raison.
Que vos valeurs sont les leurs, et inversement. Et vous verrez que même le plus fervent des catholiques, qui n'a néanmoins jamais donné un sou à la quête paroissiale, se réjouira de votre article dithyrambique sur la construction d'une nouvelle Eglise… tout en sachant que votre unique et seule religion se borne à croire en vous-même.
Tout est une question de moralité, tout du moins celle de l'époque.
Les mœurs changent, et le journaliste se doit de composer avec.
Peu importe ses convictions ou ses opinions personnelles.
Il faut que le lecteur se sente rassuré. Et si la majorité des gens considèrent le racisme, la misogynie ou encore l'homophobie comme une tare, alors condamnez-les vous aussi.
Mais dans le cas contraire eh bien… se taire ou se résigner, voilà les deux seules options qui s'offrent à vous si vous voulez continuer à exercer votre métier, voire dans certains pays,
si vous voulez que votre vie continue tout court.
On me parle de liberté d'expression, et je vous répondrai liberté de plaire au courant intellectuel dominant.
Tout est question d'équilibre.
Savoir quelle est la limite susceptible d'être franchie…ou pas.
Et dans le cas présent, je me préparais à la sauter à pieds joints tant l'occasion était belle.
Quoi qu'il en dise, j'allai affubler ce chef d'entreprise de toutes les tares imaginables afin de rendre un article saignant et rempli de préjugés que les gens aiment tant.
Ca, c'était dans l'hypothèse ou le type serait là…
-« 18h45… Ce fumier m'a posé un lapin ! »
Déjà une demi-heure que je tournais en rond place d'Italie, et mes nerfs commençaient à me lâcher : j'avais du me délester d'un pourboire plus qu'alléchant pour pouvoir être à l'heure,
et mon contact n'était tout simplement pas venu.
J'allai allumer ma troisième cigarette en vingt minutes quand soudain, je sentis une vibration dans la poche intérieure droite de mon veston.
Mon téléphone. J'avais un message.
J'écoutai le répondeur, et ma rage ne fit qu'accroître : l'incapacité manifeste de mon opérateur téléphonique à remplir ses engagements m'avait empêché d'obtenir cette information.
Mon contact disait qu'il ne pourrait pas être présent ce soir mais hélas, mon fichu portable n'avait pas pris la peine de sonner ni même de me signaler le message en temps voulu.
Fichue journée disait le gros puant. Et il avait raison.
Je décidai d'aller noyer mon chagrin dans l'alcool au Red Tiger puisque de toute évidence, c'était là ma dernière option.
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Le ciel était noir et menaçant.
Tout comme l'était mon âme.
Je remis ma chemise dans mon pantalon, l'air de rien, et tentais maladroitement de rabattre mes cheveux vers l'arrière.
De grosses gouttes de sueur perlaient sur mon front, et nul doute qu'un témoin de la scène aurait vite compris que quelque chose ne tournait pas rond.
Je n'avais pas de miroir à disposition, mais je me doutais bien que mon apparence n'était pas celle des meilleurs jours.
Le visage défait, anéanti, plombé par la colère et l'amertume.
Le visage d'un homme qui vient de commettre un crime.
Il fallait que je reprenne mes esprits. Que je quitte les lieux au plus vite.
Ne pas laisser une trace de mon passage, ici ou ailleurs.
Je sortis mon mouchoir et essuyais méticuleusement les empreintes sur la rambarde.
Puis je quittai le pont à grandes enjambées, tout en sachant que je ne devais pas courir.
L'objectif était simple : faire profil bas et ne plus se faire remarquer, jusqu'à ce que j'ai regagné mon logis.
Dit comme ça, cela avait l'air enfantin, mais je priais le ciel pour ne pas tomber sur un fan de la première heure, un de ces lecteurs assidus qui vénère les célébrités locales et en particulier les journalistes sans scrupules comme moi.
Si j'en avais à ce moment-là ? Difficile à dire, tant la panique prenait le pas sur la raison.
Ce n'est qu'en arrivant chez moi, la tète baissée et le souffle rapide, que mon cœur reprit peu à peu son rythme normal, et que mon esprit refit timidement surface.
La situation était claire : Je n'avais rien à voir avec cela, et je n'avais jamais mis les pieds là-bas. Cela resterait ma version des faits si d'aventure l'on me posait la question.
Sur ce, je me servis un scotch bien tassé avant de m'étaler confortablement dans mon canapé en cuir. Mon cerveau se remettait lentement en marche, et je commençai à envisager le coté pratique de la chose :
Puisque je n'étais pas l'auteur de ce crime, je pouvais toujours couvrir le sujet, et récupérer à mon compte cette "nouvelle" dont j'étais l'auteur.
Je serais le premier sur l'affaire, et cette enflure de Carlson serait certainement ravi à l'idée de me voir revenir avec un sujet aussi palpitant.
Après tout, je n'avais jusqu'ici "crée" l'information qu'avec des mots. Il ne manquait plus qu'à la créer avec des faits, et la boucle était bouclée.
Cela soulevait certes un sérieux problème d'éthique, sans doute le plus important et le plus grave en matière de journalisme, mais Carlson n'avait-il pas lui même dit un jour :
« L'éthique est au journaliste ce que le papier - toilettes est à l'homme: je vous laisse faire le lien… »
Et c'est ainsi que je finis par m'endormir à la lueur d'un splendide croissant de lune, rêvant déjà à la Une du quotidien signée de mon nom, et annonçant à grands renforts de condoléances plus ou moins sincères, le décès accidentel de notre cher et estimé collègue, l'illustre Pete Paterson.
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Quand j'ouvre les yeux, mes rêves de gloire ont disparu.
Mes rêves tout courts d'ailleurs.
Cette journée s'annonce pire que la précédente et pour cause, je ne suis plus seul dans ma chambre.
J'ai encore ces images dans ma tète, cette vision irréelle d'une célébrité sans cesse désirée et parfois acquise à coups de mensonges et de trahisons.
L'argent. Le sexe. Le pouvoir.
Dans l'ordre que vous voulez.
Ce sont là les trois fondamentaux, les trois critères qui font que l'homme pense avoir réussi sa vie ou non.
Bien sur il s'agit là d'une vision générale. Certains vous diront qu'ils n'ont pas besoin d'argent pour être heureux, ou que le pouvoir leur fait peur.
Ca n'est pas mon cas.
Mon seul but, dans ma "modeste" mais brillante carrière de journaliste, était d'atteindre le firmament, de vivre ma vie à 100% sans me soucier des dommages collatéraux.
L'égocentrisme comme mode de pensée unique.
La réussite personnelle comme mode de vie.
Et je revois tous ces grands moments de l'existence, ceux-là même ou la fierté procurée par votre travail acharné et vos sens affûtés ont fait de vous celui que vous êtes.
La star des médias, l'aimant à femmes, le type qui vous regarde de haut parce qu'il pense être meilleur que vous.
Est-ce le cas aujourd'hui ? Est-ce que ce fut le cas un jour ?
Ca n'est pas important.
Ce qui compte, c'est mon avis personnel sur l'individu que je suis, la façon dont je me considère et dont j'appréhende mon reflet dans le miroir.
Jusqu'ici je n'étais qu'un menteur, un escroc, un arriviste sans la moindre déontologie professionnelle, mais aujourd'hui je suis un assassin.
C'est en tout cas ce que porte à croire la situation présente, à savoir qu'un homme penché au dessus de mon lit m'ordonne de me lever et de passer les mains derrière le dos.
Il est accompagné de plusieurs collègues chacun vêtu d'un uniforme bleu foncé et d'un képi enfoncé sur la tète.
Je peux garder le silence à ce qu'il paraît, mais je n'ai tout de façon pas l'intention de rajouter quoi que ce soit.
Et pendant qu'ils me traînent hors de ma maison et m'embarquent dans leur fourgon à vitres blindées, j'essaie de me souvenir de cette fameuse nuit ou tout a basculé, de cet événement qui s'est produit il y a seulement quelques heures et qui risque de déterminer, de façon assez dramatique, mon sort pour plusieurs dizaines d'années.
J'étais présent au Red Tiger ce soir-là, essayant tant que bien mal d'oublier ce fichu contretemps qui m'avait coûté une après-midi de travail.
J'avais comme d'habitude commandé un mojito que je sirotais tranquillement dans mon coin préféré, une petite table retirée dans un coin sombre du bar, mais suffisamment proche pour pouvoir profiter de l'ambiance musicale et des courbes de la serveuse.
Et quand je dis sombre, le terme était particulièrement bien choisi ce soir-là : la lampe près de ma table était cassée, ce qui fait que j'étais quasiment dans le noir !
Mais j'étais trop déprimé pour songer à me déplacer et je restai donc là, tapi dans l'ombre,
à regarder les gens et à tendre l'oreille histoire d'avoir un peu de distraction.
Cette vilaine habitude qu'ont les gens d'écouter les conversations des autres était pour moi un mélangé de curiosité mais aussi de déformation professionnelle.
Et voilà que ce soir-là, cette habitude allait me coûter cher.
J'aurais reconnu cette voix entre mille mais je voulus quand même confirmer de visu en me penchant de quelques centimètres vers la gauche, et effectivement c'était bien lui :
Pete Paterson était accoudé à la table voisine en compagnie d'un autre homme et il ne m'avait visiblement pas remarqué.
Tout ce dont je me souviens dans ce flot de paroles ininterrompues, c'est l'évocation de mon nom suivi de termes peu élogieux…
-« Et sur cet enfoiré de Dickins alors ? Ca avance ? »
-« Oh que oui, fit Paterson, le temps de mettre tout ça par écrit, et je vais délivrer de ce pas à mon journal une vraie petite bombe ! »
-« Qu'est-ce que tu as sur lui ? »
-« Pas mal de choses, le dossier est assez lourd… j'ai notamment les preuves d'interviews trafiquées, de faux témoignages mais aussi de délits d'initiés et autres malversations susceptibles de l'envoyer directement devant le juge pénal. »
-« …Sans parler de son éviction définitive du monde journalistique ! répondit l'autre homme d'un air satisfait. Tu imagines les gros titres ? Bruce Dickins le reporter déchu…ou bien encore… »
-« C'est bon c'est bon, fit Paterson, nous aurons l'embarras du choix, et crois-moi je ne vais pas le louper ! Sur ce je te laisse, j'ai un article à finir ! »
Et c'est ainsi que Paterson quittait le Red Tiger et que je lui emboîtais le pas sans même réfléchir, tant la colère m'avait rendu fou et totalement inconscient…
A peine sorti du bar, j'avais suivi Paterson jusqu'à ce fameux pont qui allait sceller nos destins.
La fraîcheur de la nuit avait quelque peu calmé mes ardeurs, mais je continuais à me dire que j'allais faire passer un mauvais quart d'heure à ce sale type.
Lui qui se vantait de vouloir rendre le monde meilleur, n'hésitait pas à trahir son soi-disant "collègue" contre un scoop bien peu reluisant mais sans doute lucratif.
Je ne pourrais pas dire que j'appréciais Paterson, mais jusqu'ici je ne le détestais pas. Pas assez du moins pour enfreindre l'unique règle sacrée que je m'étais imposée : ne pas trahir les gens de confiance à savoir amis, famille, et collègues de travail.
J'étais peut-être un salaud de première, mais je ne pouvais tolérer un tel acte, aussi légitime soit-il.
Je tentais de maîtriser ma colère et décidais d'interpeller ce judas :
-« Belle nuit n'est-ce pas Pete ? Où cours-tu donc aussi vite ? Un article à terminer ? »
Paterson s'arrêta instantanément, puis se retourna vers moi. Ses yeux de vipère brillaient dans le noir, et je crus déceler un sourire moqueur qui en disait long sur l'estime qu'il avait pour moi.
-« Tiens tiens, Dickins… tu espionnes tes petits camarades maintenant ? Remarques, cela ne m'étonne guère de toi ! »
-« Je ne peux en dire autant à ton sujet…Comment as-tu pu Pete ??
Tu crois être blanc comme neige peut-être ? »
-« Tes menaces ne prennent pas Bruce… Et je serais tenté de te répondre qu'il n'y a rien de personnel mais à vrai dire, ce n'est pas le cas… »
La clé du mystère était donc là. Qu'avais-je bien pu faire à ce vieux Pete pour qu'il monte un tel dossier contre moi ??
-« Oh, tu as du oublier depuis… Elle s'appelait Sarah. J'étais fou d'elle à l'époque…
Et lorsque j'étais sur le point de conclure, tu es arrivé avec tes grands sabots et ton sourire de star au rabais. Tu lui as fait des promesses que tu n'as jamais tenu et depuis je ne l'ai jamais rev… »
-« Attends… je rêve !! Tu veux détruire ma carrière à cause d'une simple histoire de cul ?
Je m'en souviens de ta Sarah, et pour ton information, elle était loin d'être un bon coup !!
Très franchement tu n'as rien raté !! »
A peine avais-je terminé ma phrase que déjà, Pete avait perdu son sourire et s'était dangereusement rapproché de moi. Il me poussa contre la rambarde et me saisit violemment par le col :
-« Pauvre imbécile… tu ne comprends pas ! Les sentiments ne signifient donc rien pour toi ? Tu m'as volé la femme que j'aimais et tu l'as trahie ! Tout ça pour quoi, quelques minutes de plaisir volées ? »
Quelle tristesse… le vaillant Pete n'était pas seulement un con, c'était un con romantique.
De son adolescence, il n'avait pas seulement gardé son idéalisme outrancier mais aussi cette touchante naïveté qui devenait franchement navrante la trentaine passée.
-« D'accord vieux, excuses-moi, tentais-je de le raisonner, je n'avais pas saisi l'importance qu'elle avait pour toi. Mais est-ce une raison suffisante pour ruiner ainsi ma vie ? »
-« Ruiner ta vie ? Ruiner ta vie ? » s'énerva-t-il de plus belle. Et sur ce, il me saisit par les épaules et commença a me repousser au dessus de la rambarde.
-« Combien de vies as tu ruinées avec tes articles mensongers ? As tu seulement pensé à tous ces gens que tu trompes, à toutes ces informations tronquées, déformées, à cette image de la société qui ne reflète que ton esprit malade ? »
-« Je ne donne aux gens que ce qu'ils veulent voir et tu le sais très bien… »
Pete ne décolérait pas. Moi qui étais parti pour lui refaire le portrait, j'étais à présent dans une fâcheuse posture. Mes épaules étaient suspendues au dessus du vide et mes pieds n'allaient certainement pas tarder à les rejoindre si je ne faisais rien pour les en empêcher…
-« Ah oui , et bien dans ce cas-là, cria Pete d'une voix qui me fit froid dans le dos, je vais en faire de même !!! »
Joignant le geste à la parole, Paterson commença à me faire basculer du pont et je compris dès lors que ma vie ne tenait qu'à un fil…
-« Arrêtes ! Pas ça !! Pas comme ça !! »
J'étais terrifié. Et tandis que je poussais des hurlements qui provenaient du tréfonds des mes entrailles, mes mains tentaient désespérément de se raccrocher à Pete, cet espèce de tordu qui était manifestement en train d'essayer de me tuer…
Finalement, je parvins dans un dernier élan à saisir son écharpe et à retrouver un début d'équilibre sur la rambarde. Je tirais d'un coup sec pour le déstabiliser mais hélas, ce qui devait arriver arriva…
Pete trébucha et ce fut finalement lui qui se retrouva propulsé hors du pont, plus précisément trente mètres plus bas, dans ce qui aurait du être un courant d'eau mais qui n'était plus qu'un immense terrain vague…
Je le regardais tomber, immobile, sans voix. C'était terminé.
L'instant d'après, je me surpris à regarder le ciel, comme si rien de tout cela ne s'était passé.
Il était noir et menaçant.
Tout comme l'était mon âme.
---
Comment était-ce possible ?
Comment avaient-ils pu découvrir la vérité aussi vite ?
Je ne pouvais m'empêcher de croire que j'avais raté un détail dans cette foutue affaire :
Quand bien même les soupçons se seraient portés sur ma personne à cause du dossier que Pete montait sur moi, comment ces flics avaient-ils pu établir ma culpabilité en si peu de temps ?
Ces enfoirés m'avaient enfermé dans une petite cellule sale et nauséabonde, dont l'odeur me rappelait vaguement un certain chauffeur de taxi. C'était certes inconfortable sur le moment, mais j'aurais donné n'importe quoi à l'heure actuelle pour être à ses cotés, et lui demander de quitter la ville à toute vitesse…
Et tandis que je me creusais les méninges, que je sondais mon esprit à la recherche d'une quelconque explication plausible et cohérente, un policier vint me voir et me lança un objet à travers les barreaux. Un objet que je reconnus tout de suite…
Et qui allait me livrer la solution plus tôt que prévu.
-« Tiens la star, ca te fera de la lecture, fit l'homme à travers les barreaux. J'espère que ca te fait plaisir d'être sur le devant de la scène ! »
Et ce faisant il quitta la pièce, me laissant découvrir avec stupeur l'objet de ses sarcasmes…
C'était l'édition du jour, titrée comme suit : "Un journaliste corrompu tue de sang froid un célèbre reporter international."
Tous les détails y figuraient, mis à part le fait que c'était Pete qui avait à la base tenté de mettre fin à mes jours……
De notre "rencontre" au bar jusqu'au fameux vol plané, toute la scène était racontée dans les moindres détails. Il y était dit que Pete voulait dévoiler des informations confidentielles me concernant et que, fou de rage, je n'avais pas hésité une seconde et l'avais lâchement assassiné en le jetant du pont près du Red Tiger…
Il y avait même une photo, certes un peu floue, ou l'on nous voyait de loin nous débattre sur les lieux du crime ! Ca n'était donc pas un simple témoignage mais carrément une preuve matérielle !!
Et de toute évidence, ma fuite prouverait ma culpabilité…du moins aux yeux du juge et de l'opinion publique…
Je ne fus guère surpris quand je lus le nom de l'auteur de ce pamphlet, cet individu qui allait me conduire à ma perte parce que je l'avais copieusement ignoré, ce soir-là comme tout le reste de son existence.
Il avait fini par retenir les leçons que je lui avais malgré moi inculquées, à savoir la patience, la discrétion mais surtout la mauvaise foi…
Et pendant que je regardai le soleil à travers les barreaux de ma cellule, je m'imaginais ce petit salopard en train de prendre ma place, une place dont il avait sans doute toujours rêvé…
Bien joué Terrence.
Sur ce coup-là tu m'as eu en beauté…
FIN
Publié le 05/05/2008 à 12:00 par mauvaisesnouvelles
Au clair de lune
Au clair de lune, je regarde le ciel et ses étoiles.
Et déjà mon esprit est ailleurs.
Quand mes pensées s’envolent vers un passé qui me semble si lointain.
Quand mon cœur pleure de ne plus pouvoir s’apaiser.
Je scrute l’horizon, et je me demande quand tout cela va bien pouvoir cesser.
Qu’est-ce qui ne tourne pas rond ? Je suis jeune, en bonne santé.
J’ai une situation stable, un logis à mon nom.
Je profite du confort d’une petite vie tranquille de privilégié.
Mais pourtant, j’ai cette sensation si terrible. Ce trou vide et noir.
Cet abîme dans lequel je tente de ne pas m’effondrer.
Un seul être vous manque et tout est dépeuplé disait Lamartine.
Alors c’est peut-être pour cela. Pour cela que le monde ne ressemble plus à ce qu’il était.
Les oiseaux ne chantent plus au petit matin. Les gens ne vous sourient plus.
Ou bien peut-être est-ce simplement parce que vous, vous ne leur souriez plus.
Quand ce trou noir s’insinue dans votre tète, plus rien n’a la même saveur.
Le soleil ne vous réchauffe plus, il vous abîme les yeux.
La foule ne vous amuse plus, elle vous révulse.
Au clair de lune, je regarde tout en bas, ce petit monde agglutiné sous mon balcon.
Tous ces gens si seuls et si tristes, tous ceux qui croient ne pas l’être, tous ceux qui le seront.
On vit et on meurt seul mon ami.
Tout juste peut on espérer un sursis. Une heureuse aventure.
A croire que celle-ci durera une éternité. Le temps ne compte plus.
Les minutes, les heures passent, et l’on ne se rend même plus compte que la journée est finie.
Ca, c’était avant. Car aujourd’hui, mes journées sont longues.
Très longues.
Trop longues.
Quand je l’ai rencontrée, elle, il y avait quelque chose de différent.
Cette drôle de sensation qui pourrait vous faire croire que vous avez attrapé le virus.
Je préfère ne plus le nommer.
A-t-il encore une quelconque signification quand de parfaits hypocrites l’emploient à tort et à travers ?
A-t-il encore un sens quand vous réalisez que oui, c’est bien vrai, tout a un début.
Et tout a une fin. Une fin que l’on n’a pas toujours souhaitée.
A se dire que la vie ne vous aime pas tant que ça.
Chercher un sens à tout cela, le pourquoi du comment, après tout à quoi bon ?
Nous sommes faits ainsi, voila tout.
Condamnés mais toujours bercés par l’illusion de la liberté.
Entravés par les chaînes de ce virus qu’on s’efforce d’attraper pour qu’il nous dévore l’âme et éteigne le semblant de flamme qui subsistait en nous.
Quand je l’ai rencontrée, elle, j’ai cru que c’était possible.
Quand j’ai vu Lisa, je me suis dit pourquoi pas. Pourquoi pas moi.
Au clair de lune, je repense à tous ceux qui ont fait ce choix, à tous ceux qui ont succombé l’espace d’un instant à cette impression.
A ces foutus sentiments.
Et je revois mes amis, je les revois dans ma tète car en vrai je ne les revois plus vraiment.
Chacun fait sa vie, chacun mène sa barque sur les eaux troubles de la relation à deux.
Et je me dis que je ne les connais plus vraiment, ceux qui ont emprunté cet estuaire et voguent vers un océan de calme plat.
Tout du moins est-ce l’impression que cela donne.
Qui sait ce que recèle la part d’ombre de chacune de ces disparitions ? Un bonheur sans nuages, une entente faite de concessions à sens unique.
Après tout, chacun peut y trouver son compte.
Chaque âme égarée peut trouver le salut par la seule compagnie de l’autre.
Chacun de ces individus que je ne côtoie plus que par intermittence a peut-être trouvé une alternative idéale à l’amitié.
Mais j’ai du mal à y croire.
Surtout aujourd’hui.
Lisa n’aimait pas l’homme que j’étais devenu.
Ou bien elle n’aimait plus celui que j’étais resté.
Je ne sais pas vraiment.
Etait-ce elle qui avait changé ? Etait-ce moi ?
Tout paraissait si évident dans sa tète.
Si clair. Si limpide.
Mais pour moi, tout n’était que chaos et confusion.
J’avais beau essayer de comprendre, de la comprendre, elle.
Tenter de reconstituer les pièces du puzzle .
Il n’y avait rien à faire.
Plus je remuais tout cela dans ma tète, et moins je comprenais.
Je ne parvenais pas à assimiler ce fait établi. Comment tout avait pu se dégrader à ce point ?
Il fut un temps, pas si lointain, ou le simple fait de nous tenir la main semblait nous remplir de joie.
Le simple fait d’être ensemble. Sans rien à dire, ni rien à faire.
Juste ça. Etre ensemble.
Mais ce simple état de fait, cette union des corps et d’esprit, c’était fini.
L’un de nous avait brisé cette magie ; l’un de nous n’en voulait plus.
Il fallait bien s’y résoudre, oui. La page était tournée.
Il n’y avait rien à faire…
Mais la page, elle était avant tout tournée pour elle.
J’avais du mal à refermer le bouquin. Et quand je fermais les yeux, je ne pouvais m’empêcher d’en voir les illustrations.
Tout cela est d’une logique implacable : essayez de toutes vos forces de ne plus penser à quelque chose, ou à quelqu’un.
Pensez à ne pas penser.
On connaît tous le résultat : l’inverse parfait de l’objectif visé.
Essayez d’oublier, et vous penserez à tous ces moments passés ensemble.
Essayez de ne plus vous poser de questions, et vous vous en poserez mille autres.
La lutte semble perdue d’avance.
Etait-ce elle ? Etait-ce moi ? Qu’ai-je donc pu dire ? Qu’ai-je donc pu faire ?
Si seulement je m’étais montré infidèle, j’aurais pu comprendre.
A dire vrai, cette nature humaine qui nous pousse à vouloir toujours plus semblait m’avoir abandonné.
Elle seule me suffisait.
Aujourd’hui, mes seuls regrets me tiennent compagnie.
Tout est fini.
Il me faut faire une croix sur ce tourbillon qui a emporté mon âme.
Accepter l’inacceptable. Réaliser sans vraiment comprendre.
Au clair de lune, je revois cet instant qui semble avoir duré une éternité.
Lisa m’a expliqué. Elle m’a livré sa version des faits.
Mieux vaut aujourd’hui, que de souffrir davantage demain.
Lisa m’a quitté. Lisa ne m’aime plus.
Je la croyais volontiers. Les sentiments, ça ne se contrôle pas.
Ca vous emporte au détour d’un chemin qu’on a cru bon de vouloir emprunter.
Vouloir enfin savoir ce qu’était cet étrange phénomène qui rend les gens stupides et ivres de bonheur.
On sait bien que l’issue est souvent tragique. Mais tant pis.
On essaye. Est-ce que ça en valait la peine ?
Certainement.
Peut-être pas.
Bien sur que si. Bien sur que non.
Je ne sais pas vraiment.
Et j’avais beau essayer de comprendre, de la comprendre, elle.
Au fond, je n’ai compris qu’une seule chose : Que mon cœur saigne, et qu’elle ne reviendra plus. Car le constat était, est, et restera le même.
Il n’y avait rien a faire…
Sinon attendre.
Et espérer un jour nouveau, retrouver cette sensation unique.
La retrouver.
Ou pas.
FIN
Publié le 01/04/2008 à 12:00 par mauvaisesnouvelles
Il ne faut surtout pas regarder le réveil.
Sinon c’est le réveil qui vous regarde.
Les aiguilles tournent. L’heure avance.
Et le tic-tac régulier. Toujours le même.
Après le jour vient la nuit, vient le jour, vient la nuit :
Un cycle perpétuel, une boucle qui se répète inlassablement sous mes yeux fatigués.
Je tire le store et espère la lumière du jour, mais il fait toujours nuit.
Logique.
Quel foutu connard irait s’introduire dans une chambre d’hôtel en pleine matinée ?
Quel foutu connard serait assez stupide pour risquer de voir sa victime éveillée, en train de lire son journal et de tremper ses croissants dans son café ?
Non, ce serait vraiment trop bête. Autant profiter de la nuit. D’un sommeil profond et réparateur.
Le type qui s’est introduit cette nuit dans ma chambre a été mal informé.
Ce type-là ne savait pas que je n’étais plus tout à fait dans mon état normal.
Des jours, des semaines, des mois entiers.
Je ne savais même plus quel jour. Quelle heure. Quel foutu endroit j’avais bien pu envahir.
Quand les souvenirs s’effacent, quand la mémoire vous trahit, vous savez que quelque chose ne tourne plus bien rond.
Les gens deviennent des images, des formes qui s’évanouissent dans la nature.
Vous ne savez plus très bien à qui vous vous adressez, ni même pourquoi.
Mais vous continuez.
Parce que quoi qu’il arrive, même si vous ressemblez à un foutu cadavre, vous vous rappelez au moins d’une chose : il y a un but à tout cela.
Je me tiens près de l’homme qui a tenté de mettre fin à mes jours.
Stupide, stupide petit connard. Minable arriviste qui pensait pouvoir m’assassiner en toute quiétude.
Ta lâcheté n’a d’égal que ton amateurisme. J’ignore qui t’a payé pour cela mais je compte bien le savoir.
Dans le placard se trouvent des menottes. Et quand elles sont attachées à ses mains, derrière son dos, je sais que plus rien ne pourra plus le sauver.
Qu’il avoue ou qu’il se taise, son sort sera le même.
Et je tire le store.
Et la nuit est toujours là.
Et je tente de me souvenir combien de temps s’est écoulé, combien de foutus mois ont passés depuis que ces enflures ont tué ma femme.
Mais je n’y parviens pas. Tout est flou. Tout est noir.
Confus, éparpillé.
Ma misérable vie se résume à quelques bribes de souvenirs. Elle m’échappe à mesure que le temps passe, à mesure que mes nuits ne sont que des journées avec quelques heures en plus.
Je ne sais plus depuis quand je n’ai pas dormi.
Mais je sais qu’ils paieront.
Je sais que tu vas y passer mon ami, et je sais aussi que ce ne sera pas vite et sans bavures.
Ce sera long et sanglant.
Et je regarde l’heure.
Le temps semble s’être figé, là,en cet instant.
Et je tire le store une nouvelle fois, mais plus personne ne peut nous regarder.
Sauf le réveil.
Insomnie
Les flics m’ont dit : affaire classée.
J’ai dit : quoi ?
Et ils m’ont répété : affaire classée.
Ce qu’on appelle une affaire dans le cas présent, c’est le drame d’une vie.
Ma vie.
Ce qu’on appelle une affaire, c’est juste un pauvre type qui a perdu sa femme, mais qui ne sait ni pourquoi ni comment…
Un type qui n’a dès lors plus jamais connu une nuit au sens ou on l’entend classiquement.
Prenez de l’alcool. Des doses massives de gin, whisky, tequila.
Prenez de l’héroïne, de la cocaïne, mélangez du crack avec de la speed.
Courrez à vous en arracher les poumons, faites des pompes jusqu'à ce que vos os vous supplient d’arrêter.
Faites tout cela, et vous n’aurez toujours pas idée de ce qu’est la vie sans sommeil.
Un état second entre la vie et la mort.
Une errance perpétuelle, à vous demander si les gens ou les objets qui vous entourent sont bien réels.
Les mains qui tremblent, le cœur qui bat à cent à l’heure, comme si vous veniez d’accomplir un effort surhumain, encore et encore.
Là, vous venez juste de ramasser un stylo.
Là, vous venez juste de baisser la cuvette des chiottes.
Et là, vous venez juste de torturer un type à mort.
Rien n’est simple, rien n’est automatique.
Il faut calculer le moindre geste, le moindre effort. Et je n’ai pas idée de qui peut bien être ce connard tailladé de toutes parts, ni même de ce qu’il a pu m’avouer.
Heureusement que je note tout.
Je nettoie le sang, je mets mon pardessus, et je quitte ce sinistre motel avec le précieux post-it dans ma poche intérieure.
Je reprends la route, et je repars en chasse, plus près de la vérité que je ne l’ai jamais été.
Quand j’arrive à destination, je retrouve des notes que je croyais égarées.
Les noms de mes sources, et leur état supposé.
T.Branson. Décédé.
J.Abraham. Décédé.
R.Collins. En sursis.
C’est donc toi que je viens voir, Richard Collins.
Espérons que tu seras plus résistant que tes collègues.
La ciel est sombre, l’atmosphère se fait lourde.
De gros nuages annonciateurs de pluie viennent masquer le demi croissant de lune.
Je regarde ma montre. Encore une fois. Mais je sais qu’il est déjà tard.
Comme si la nuit n’avait pas de fin. Comme si ces nuages me suivaient, attachés par un quelconque lien invisible.
J’avance près de l’entrée, éclairé par la lueur faiblarde d’un vieux lampadaire.
L’adresse est exacte. La lumière est allumée.
Je sonne.
Quand je regarde ma montre une nouvelle fois, la petite aiguille n’a toujours pas bougé.
Le temps semble s’être arrêté, comme toujours.
Mes articulations me font souffrir, j’ai un mal de crâne épouvantable.
Les nuages ont fait place à une vilaine pluie qui menace de virer à l’orage.
Il ne manquait plus que cela pour terminer cette journée en beauté.
Je me traîne jusqu’à ma voiture, les mains encore enduites de sang.
Et j’allume le moteur.
Je regarde le vieux lampadaire, une dernière fois.
Jamais plus il n’éclairera le visage de Richard Collins.
Jamais plus.
Je démarre, et je décide de faire une nouvelle pause, car la route est encore longue.
Mais avant ça, il faut que je dorme. Que je trouve un foutu pharmacien.
Je démarre, et je me demande comment je me suis débrouillé pour ne pas avoir d’accident jusqu’ici.
Je bouffe les kilomètres comme un ogre. J’ai la rage au ventre.
Un nœud dans la gorge qui refuse de se défaire.
Pendant que je roule, j’essaie de me souvenir de qui j’étais avant.
-« Agent Fischer, vous m’avez bien compris n’est ce pas ? Revenez avec les documents, ou ne revenez pas. »
-« Je sais ce que j’ai à faire patron. »
O combien j’aimerais savoir ce que j’ai à faire encore maintenant.
Combien j’aimerais que la vie soit aussi cadrée, aussi planifiée.
Exécuter une tache. Résoudre un problème.
Aller chercher des informations là ou personne n’irait les chercher.
Ce à quoi j’étais formé, c’était la ruse, la tromperie. Mais je m’en sortais bien.
J’avais appris à me sortir des situations les plus périlleuses, parfois par ma seule force de persuasion.
Les techniques de combat n’étaient là que pour la légitime défense, ou bien quand il s’agissait d’un dossier un peu « chaud ». Le genre dont on ne parle pas aux infos.
Le genre dont on ne parle pas du tout.
Je menais une vie discrète, à l’abri du besoin.
Et mes agissements restaient couverts par la toute-puissante légalité.
A croire que cette légitimité m’avait conduit vers des cieux bien obscurs.
Que je n’étais plus ce type bienveillant, disposant d’une capacité intellectuelle et d’une force physique hors du commun, destinés à servir le bien commun.
A croire que ce soldat d’élite, maître en manipulation et en infiltration, n’avait tout simplement pas existé.
Un sombre destin m’avait malgré moi conduit à l’inéluctable :
J’étais devenu ceux que je traquais.
Richard Collins n’aurait pas dit le contraire.
Après avoir perdu une partie de sa main droite, qui aurait pu croire un instant que ses doigts manquants étaient aux mains du gouvernement ?
Je trouve enfin une pharmacie, je rentre, et je m’entends prononcer ces mots :
-« J’ai besoin de dormir…j’ai…vraiment besoin de dormir »
Le type me regarde d’un air abasourdi, et me parle d’une quelconque ordonnance ou je ne sais quoi dont j’aurais besoin.
Je le regarde droit dans les yeux. Il a compris.
Quelques longues secondes plus tard, il va chercher une boite qu’il me dépose entre les mains.
-« C’est efficace ? »
J’ai saisi la boite, et le type voit le sang séché sur ma main droite.
Il sait qu’il ne doit pas me décevoir.
-« Depuis quand n’avez-vous plus dormi ? »
Si seulement je le savais. Si seulement le temps avait encore de l’importance pour moi.
-« Je vois…vous souffrez probablement d’insomnie chronique. Le stress provoque l’accumulation de retard de sommeil. Vous devriez… »
Il regarde à nouveau ma main ; je la glisse sous mon manteau et lui fais signe que je me montrerai inamical si la sienne traîne trop près du bouton d’alarme.
Il avale sa salive. Lève les yeux au ciel .Puis reprend : « Vous devriez dormir au plus vite.
A terme, l’insomnie peut être mortelle. »
Au cas ou j’en aurais douté.
Je prends la boite, je le remercie d’un hochement de tète, et tandis qu’il manque de s’effondrer sur le comptoir, je m’engouffre dans les ténèbres qui me tendent les bras.
La pluie s’arrête enfin, et je fais de même, direction un nouveau motel miteux.
Un nouveau coin de passage, ou ma vie va à nouveau s’arrêter quelques heures.
Rassembler les pièces du puzzle.
Retracer la piste des salauds pour arriver au chaînon manquant.
Reprendre de ces foutus médocs qui m’aident à tenir le coup.
Quand j’arrive devant le réceptionniste, je n’ai déjà plus aucune idée d’où je suis, ni même de ce que je désire.
Je regarde cet homme avec les yeux d’un type transi de froid, mort de fatigue, l’air aussi abattu que la Tour de Pise.
Le type en face constate ma présence et me glisse un « Ouais ? » d’un air absent, fixant avec attention les images d’un match de hockey.
Des types qui courent sur un gazon. Ou bien est-ce un terrain de tennis ?
Je n’arrive pas à distinguer les équipes. Je n’arrive même pas à lire le score.
Est-ce que ces types jouent au rugby ? Est-ce qu’ils ont une raquette dans les mains ?
Ils ont l’air bien trop grands pour ce minuscule terrain.
J’essaie de voir la couleur de leurs maillots, quand j’observe soudain un étrange phénomène.
Un minuscule point rouge vient se coller à l’écran, et effectue de rapides va et vient.
Il va. Et il vient.
Il va.
Il va.
Et il vient.
Et les joueurs de foot courent dans tous les sens, à moins qu’il ne s’agisse de basketteurs.
Mais d’où vient ce foutu point rouge ?
Je n’en sais foutre rien, ni comment ces clés ont pu atterrir sous mon coude.
Je demande une chambre au réceptionniste qui ne semble pas pressé de s’occuper de mon cas.
Et quand il daigne enfin se retourner, quand il détourne le regard du téléviseur, c’est pour me dire :
-« Vous déconnez ? Je vous ai donnés les clés il y a 10 minutes ! »
J’arrive dans ma chambre, et je me relâche enfin.
Plus moyen de se contenir.
Les larmes ruissellent sur mes joues, mon cou. Mes mains.
Je les regarde, je scrute ces mains tièdes et tremblotantes.
Celles-là même qui ont donné la mort à plusieurs reprises ces derniers jours.
Celles-là même qui caressaient encore, il y a peu, le corps doux et chaud de la femme de ma vie.
Je regarde ces mains de tueur, ces mains de psychopathe, et je ne sais plus vraiment à qui elles appartiennent.
Tout fout le camp à présent. Ma vie n’est plus qu’un gigantesque champ de ruines, un trou noir dans lequel tous mes souvenirs s’effacent petit à petit.
Le passé s’enfuit, et le présent n’est guère mieux.
Seule ma vengeance compte. Il n’y a qu’elle pour me maintenir encore en vie, pour ne pas laisser cette flamme en moi se consumer lentement.
J’avale un somnifère. Puis deux.
Et j’attends.
Et j’attends.
Je fixe le plafond, mais je pense à mille choses à la fois ; j’essaie de faire le vide dans ma tète, de ne penser à rien.
Mais je n’y parviens pas. Les images défilent sous mes yeux, je revois le Sam Fischer tenant sa femme dans ses bras, je revois le Sam Fischer en train lui préparer un dîner aux chandelles.
Je revois le Sam Fischer soufflé par l’explosion de son propre appartement.
Et j’attends.
J’ai des images étranges qui défilent dans ma tète, et bientôt tout s’embrouille.
Les gens ne sont plus qui ils sont en réalité. Les gens ne sont plus des gens.
Est-ce que… est-ce que je suis en train de rêver ?
J’aurais tellement envie de croire que je suis en train de faire des cauchemars…mais non, ça n’est pas le cas, ce ne sont que mes fichues pensées.
Mes pensées tourmentées. Mes images. Je nage en plein délire.
Je suis toujours éveillé. Bel et bien éveillé.
Et j’attends.
Et j’attends encore, mais je perds patience.
J’aimerais tant dormir un peu, oublier tout cela, ne serait-ce qu’un instant.
Mais je ne peux pas.
Je dois faire face à mes démons, les affronter sans répit.
Mes larmes coulent et j’essaie de me souvenir de mes actes depuis que je suis sorti de l’hôpital, de la créature que j’ai engendré. De la part de Fischer qui subsiste encore en moi.
Mais je ne peux pas.
Je suis le spectateur invisible de ma propre descente aux enfers.
Je suis la revanche implacable et incontrôlable de l’agent Fischer.
Je suis tout cela à la fois, et l’instant d’après j’ai déjà oublié le fruit de mes réflexions.
Il ne reste plus qu’une seule image dans ma tète.
Celle de mon réveil, de mes dernières heures passées dans l’oubli et le relâchement de soi.
Celle ou après avoir retiré mes bandages et négligé les conseils du docteur, je suis parti faire la seule chose qui me venait à l’esprit.
Tuer le responsable de ma déchéance.
Je reprends la route le lendemain, ou est-ce toujours le même jour, je n’en sais foutre rien.
L’obscurité fait partie intégrante de ma vie.
Je suis les étoiles, et je m’enfonce encore un peu plus dans cette nuit interminable.
Quand j’appuie sur l’accélérateur, quand je fais vrombir le moteur et que je cherche mes notes, je sens les palpitations de mon cœur.
Je sens ce rythme frénétique, je sens cette musique lancinante qui m’entraîne encore et encore.
Je sens cette fièvre qui m’anime, et j appuie sur l accélérateur, et j’enfonce l’embrayage pour le relâcher immédiatement.
Les aiguilles tournent, le compteur défile.
Les chiffres disparaissent soudain devant mes yeux, et je ne sais plus à qui ou à quoi j’ai affaire.
Ce n’est plus mon compteur kilométrique.
Ma vision se brouille.
Ce n’est plus ma voiture. Ce n’est plus la route vers l’enfer.
Ma vision se brouille.
Il n’y a plus de vrombissement ni de portières qui claquent au vent.
Ce n’est plus ma voiture : ce n’est plus mon compteur :
C’est mon fichu réveil.
L’instant d’après, la route est revenue à sa place, le compteur est toujours là, et j’ai le pied droit enfoncé sur l accélérateur et la main gauche pleine de papiers griffonnés.
L’instant d’après, une sirène hurle après moi et un type en uniforme bleu me fait signe de me ranger sur le bas-côté.
Et je m’exécute.
-« Monsieur »
J’entends une voix venant de l’extérieur de mon véhicule.
Visiblement, c’est à moi que le type en uniforme s’adresse.
-« Monsieur ! »
Je descends ma vitre, et je fixe mon interlocuteur. Il est déjà en train de relever ma plaque d’immatriculation, et moi de saisir mon arme.
Le type s’abaisse à ma hauteur, me scrute de son regard hautain, et me demande si j’ai des papiers.
La main gauche. La main gauche pleine de papiers.
Je me ressaisis.
Ce n’est pas ce qu’il souhaite. Ce n’est pas ce qu’il a exigé.
En vérité, il veut simplement connaître mon identité.
Et si un mandat avait déjà été lancé contre moi ? Si j’étais fiché ?
-« Monsieur »
Je sais, oui. Mes papiers. Ma boite à gants.
Rester calme.
Je ne sais plus ou j’ai rangé ces foutus papiers, et quand bien même, ils pourraient me conduire à ma perte.
Obéir ou ne pas obéir, telle est la question.
Dans tous les cas, je suis baisé.
Rester calme.
Je dépose mes notes, je les planque discrètement sous mon siège, et je me penche vers ma boite à gants.
Gagner du temps. Je dois…
-« Monsieur »
Je demande à l’officier ce qu’il me reproche. Et pendant qu’il me dit que j’ai dépassé de 60km/h la vitesse limite autorisée, ma main droite ouvre la boite a gants et ma main gauche cramponne mon revolver. La sécurité est levée.
Une bonne déflagration vaut tous les beaux discours.
Un trou dans sa tète, et tout est terminé.
Mais si je fais cela… alors j’aurai définitivement sombré.
J’aurai franchi la dernière limite. Je serai hors-la-loi. Traqué à vie.
-« Monsieur, veuillez sortir du véhicule. »
Le temps de réflexion est terminé. S’il m’arrête, je suis foutu.
Ma mission ne sera jamais menée à bien. Et c’est tout ce qui compte.
C’est une certitude.
C’est une évidence.
Je vais lui broyer la mâchoire, ou lui faire exploser la tète.
Rester calme.
Je vais le réduire en cendres, faire disparaître son corps.
Je vais laisser s’échapper cette rage que j’ai tant de mal à contenir.
Je vais…
Quand j’arrive à destination, je ne sais plus quel chemin j’ai pu emprunter, mais mon réservoir est presque vide.
Ce qui s’est passé sur cette route, pendant cette nuit interminable, c’est que j’ai du prendre un mauvais raccourci ou bien je me suis trompé de route.
Ou alors… aurais-je fait un arrêt ?
Je fouille mes papiers, et parmi mes notes je trouve un début de procès-verbal.
Taché de sang.
Mes souvenirs sont confus, comme toujours.
Je jette ce début de procès verbal qui constitue sans doute un début de preuve.
J’ouvre le coffre, je change mes plaques, et je continue, direction 3e rue à gauche.
Ma prochaine victime vit ici, et j’espère que ce sera la dernière.
J’espère avoir enfin mes réponses.
Mon fusil à pompe aussi.
Je cache l’arme sous mon pardessus, et quand j’arrive devant le bâtiment indiqué, je réalise que ma tache risque d’être plus ardue que d’habitude.
C’est un bâtiment fédéral.
Il fait peut-être nuit, et bien que ce bâtiment ne soit sans doute pas le plus protégé, je devrai sûrement faire usage de mon arme plus tôt que prévu.
Qu’importe.
J’avance d’un pas décidé, quand soudain j’ai comme un flash.
Une vision vient m’obscurcir l’esprit.
Comme si je connaissais déjà cet endroit.
Comme si…
-« Fischer ? Fischer vous m’écoutez n’est ce pas ? »
Je suis en face d’un type qui cache son visage dans l’ombre.
Sa main est tendue vers un dossier éclairé par la faible lueur d’une lampe de chevet.
Il désigne ma dernière cible en date. Ma dernière mission.
Celle que je n’ai jamais eu le temps de mener à terme.
Contrairement à celle-ci.
-« Fischer, vous avez l’ordre d’agir en priorité sur cette affaire.
Ce contact nous a trahi. Il s’agit d’un agent double qui travaille pour le gouvernement russe.
Il nous a infiltré, et détient à présent des documents hautement compromettants pour notre pays. Il va sans dire que ces informations ne doivent pas tomber aux mains de l’ennemi. »
La nature de ces documents ? Ne pas même envisager de poser la question.
Le type en question, ce devait être mon boss, Lambert. Je me souviens au moins de son nom, pour l’avoir prononcé si souvent dans mon émetteur radio.
-« Encore une chose… je vous informe que vous avez la permission de tuer.
Lorsque vous aurez récupéré ces documents, vous devrez rapidement mettre un terme à l’existence de ce traître. Mieux vaut ne pas prendre de risques.
C’est l’avenir de notre pays qui est en jeu. »
Je récupère le dossier, et je lance un regard confiant vers Lambert. Son ombre me répond d’un hochement de tète approbateur.
Fin de la réunion.
J’ai failli à ma tache. Et voilà ou j’en suis à présent.
J’ouvre les yeux, et mon présent, c’est ce bâtiment fédéral, et les secrets qu’il renferme.
Si cet agent double est le responsable de ma déchéance, si son identité est confinée à l’intérieur de ses murs, alors je la découvrirai.
-« Monsieur… »
Décidément, c’est une habitude. Les hommes de loi aiment m’interrompre dans mes pensées.
Je fais mine d’obtempérer. Je montre mon fameux pass magique, celui qui me permet de pénétrer n’importe quel bâtiment officiel.
Mais quand vient l’heure du détecteur de métaux, plus moyen de tricher.
L’unique accès aux étages supérieurs. L’unique voie vers la vérité.
Il y a bien longtemps que j’ai abandonné mon arme réglementaire, et je me vois mal justifier toute mon artillerie.
Je profite de ces quelques secondes de confiance gagnées pour franchir le détecteur d’un pas nonchalant, tout en sortant mon revolver d’une main et mon fusil de l’autre.
L’avantage avec ce type d’armes, c’est que vous n’avez pas besoin de viser avec précision.
J’appuie sur la gâchette à deux reprises, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la caméra de sécurité est bousillée et l’agent de garde est à terre, une volée de plombs dans l’estomac.
Mission accomplie. Le plus dur est fait.
Je décide d’emprunter les escaliers, sachant que l’ascenseur est le moyen le plus sur de se faire coincer entre quatre murs, sans aucun échappatoire possible.
Douze étages. Environ 150 marches à gravir avant de découvrir la vérité.
J’ai des fourmis dans les jambes, et cette ascension me donne un fichu tournis.
Chacun de mes pas me fait terriblement souffrir, mais je continue d’avancer.
Quand j’arrive au bout de ces fichues marches, je suis essoufflé. Mais je ne peux plus m’arrêter : j’aperçois le nom de ma cible sur la porte en face, et pénètre dans la pièce sans attendre.
L’homme est assis à son bureau. Du moins il était assis.
Quand il me voit débarquer, il se lève d’un bond et son fauteuil manque de basculer.
-« Fischer !! Fischer c’est bien vous nom de dieu…
Comment diable…
-La ferme. C’est moi qui pose les questions.
Vous savez pourquoi je suis ici, n’est ce pas ? »
L’homme se tord derrière son bureau. Je sens la peur le gagner, je sens sa gorge se nouer.
Il tente de ravaler sa salive, de garder son calme, mais je sais bien ce qu’il pense au fond de lui. C’est comme si j’étais dans sa tète. Dans son esprit.
Il se dit qu’il a un homme en face de lui prêt a tout.
Probablement incontrôlable.
La dernière fois que j’ai pu voir mon visage dans une glace, je ne me suis pas reconnu.
L’homme qui me faisait face n’était qu’une ombre dans la nuit. Un ectoplasme sans vie.
Rien qu’un fantôme dévoré par la haine et le manque de sommeil.
-« Je sais… je sais que vous avez assassiné la plupart des hommes qui étaient au courant de cette affaire. Du moins vous êtes le principal suspect.
Vous êtes donc là pour m’éliminer ? Vous avez retourné votre veste ? »
-« Non, je suis ici pour éclaircir un point. Un point sur lequel vous allez me devoir me répondre sans détour mon cher Lambert… »
Soudain, alors que je touche enfin au but, je sens mes jambes vaciller.
Une impression de torpeur m’envahit et des images défilent à toute vitesse dans ma tète.
Je revois cette pièce, je revois ce bureau tandis que j’étais encore en service et que mon but n’était alors que de servir ma nation.
Ce à quoi je me suis toujours consacré. Défendre mon pays et ses intérêts.
Quel qu’en soit le prix.
Je revois ce même Lambert en train de me donner le fameux dossier.
Je l’ouvre et je…
Non, je ne dois pas sombrer. Pas maintenant.
Je sais ce qu’il m’arrive. Le micro sommeil. Pendant quelques secondes, mon esprit vacille et je ne suis plus vraiment là. Et ce temps a suffi à ma cible pour se jeter sur un tiroir et tenter de récupérer son arme.
Heureusement, je suis plus rapide que lui. Malgré mon état lamentable, mes réflexes aguerris ne m’ont pas abandonné. Je le plaque au sol, je mets mon revolver contre sa tempe et je lui pose cette question qui me brûle les lèvres :
-« Qui est cet agent double ? Comment a-t-il pu savoir ou j’habitais ?
Vous m’avez trahi n’est-ce pas ? Vous m’avez vendu aux russes !!! »
Pendant un instant, je ressens une nouvelle fois cette rage qui m’habite. Elle est là, plus que jamais, et mon esprit tourmenté me transmet à nouveau les images de ce sinistre carnage,
cette explosion qui a fait volé en éclats mon appartement ainsi que la chair de ma chair.
Lambert, paniqué, se lance dans un charabia incompréhensible. Quand enfin je comprends ce qu’il dit, voila ce que j’entends :
-« …fou… êtes fou…vous divaguez Fischer…
Je…n’y comprends rien… C’est vous… c’est vous qui… avez exécuté…
Vous saviez qui était…qui ét… agent double… vous…accepté la…miss…mission. »
Ma patience atteint ses limites. Lambert continue de marmonner, je presse le flingue contre son front, et j’entends déjà la balle lui perforer le crâne… avant qu’il ne me désigne un nouveau tiroir du doigt.
Ai-je tiré ? Je ne crois pas. J’entends Lambert pleurnicher quelque part, au fond de la pièce.
Je ne distingue plus grand-chose. Les formes deviennent floues tout autour de moi.
Mon esprit s’embrouille à nouveau. Je dois savoir.
Je tiens enfin le fameux dossier. J’ai trouvé ce que Lambert me montr…
Non !!! Non !!! Ce n’est pas vrai !!!
Ce n’est pas possible !!!
A mon tour, je m’effondre au sol. Mes jambes ne supportent plus mon corps.
Je ne peux plus me tenir debout. J’ai si mal tout à coup.
Ma découverte m’a glacé le sang. Je reste figé sur place, tandis que Lambert agonise.
J’ouvre les yeux à nouveau, et je me vois en train de lui serrer le cou.
Mes membres ne répondent plus à ma seule volonté. Plus rien n’est sous contrôle.
Les mots s’échappent de ma bouche.
-« Non !! Mensonges ! Ce n’est pas le dossier officiel !
Vous me manipulez…vous me… »
Suis-je ici ou suis-je ailleurs ? Suis-je vraiment ici, maintenant ?
Lambert est mort à présent. Je ne comprends même pas ce qui est lui arrivé. Et puis soudain… un nouveau flash…et quand ces images sordides ont fini de défiler sous mes yeux, quand mes mains ont fini d’étrangler cet homme, je me vois debout, au centre de la pièce, et je ne sais pas si un jour tout redeviendra normal.
Je ne sais plus ce que je dois croire, ni même penser.
Mais j’ai beau ouvrir les yeux, les fermer à nouveau, les ré-ouvrir, et s’il y a bien une image qui refuse de disparaître, c’est celle de ce fichu dossier ouvert à la page centrale.
Le temps se fige une nouvelle fois, et quelque part au fond de ma tète, j’entends ces quelques paroles prononcées par Lambert avant que je ne lui brise la nuque :
-« C’est vous qui avez fait exploser votre appartement. Personne d’autre.
On vous a cru mort sur le coup. Vous n’auriez jamais du y ret… »
Non…Non… Non !!!
Je ne peux croire en ces propos insensés. Pourquoi aurais-je moi-même mis feu à mon propre appartement ? Pourquoi aurais-je risqué d’attenter à la vie de… ?
Et pourtant… pourtant tout s’explique si j’en crois l’image imprimée désormais dans ma tète.
Celle de ce dossier concernant ce fameux agent double.
Celle de ce dossier contenant la photo de ma femme.
Dois-je croire en ce que mes yeux voient ?
Dois-je croire en cette sombre réalité qui m’assaillit ?
Je ne sais plus à qui ni à quoi je dois me fier. Si ça se trouve, tout cela n’est que le fruit de mon imagination.
Si ça se trouve, je suis encore dans mon motel miteux à me morfondre, et Lambert est toujours en vie, en possession d’informations toutes autres.
Mais je dois reconnaître la possibilité…la probabilité que…
Quand j’ouvre les yeux à nouveau, je ne suis plus dans le bureau de Lambert.
Je suis dehors, dans la rue, devant ce foutu bâtiment fédéral.
Le silence règne tout autour de moi, les ténèbres m’envahissent à nouveau.
Et le temps reste une notion toute relative.
Si j’ai accompli les actes dont je crois être responsable ? Lorsque j’observe le 12e étage, lorsque je vois les flammes envahir le bureau de Lambert, je me dis que quelque chose s’est certainement passé.
Et si j’y ai réellement vu ce que j’ai vu…
Si ce que je crains être la vérité était bien celle que mon esprit malsain a tenté de dissimuler à ce pauvre Sam Fischer…
Alors faites que demain j’ai tout oublié.
Après une bonne nuit de sommeil.
FIN
Publié le 01/04/2008 à 12:00 par mauvaisesnouvelles
KIDS
Denis aimait bien les histoires.
Il en racontait souvent à sa sœur.
Mais ce soir-là, les histoires allaient devenir réalité.
Denis avait un flingue.
Il a ouvert la bouche, il a mis le canon à l’intérieur, et il a dit :
« Tu connais celle du mec qui en a tellement marre de vivre qu’il est prêt a s’allumer le cerveau devant sa propre sœur ? »
Non elle lui a dit.
Jen avait 12 ans.
Mais elle n’a jamais oublié son geste.
Rien n’efface la perte d’un ètre cher.
J’ai gardé tes photos elle lui a dit.
« Merci, lui a dit Denis. Mais qu’est-ce que tu fais là ? »
Jen ne comprit pas tout de suite.
Elle se demandait pourquoi son frère avait cet air dubitatif.
Pourquoi ne serait-elle pas « là » ? C’était chez elle. C’était son frère.
Je crois que tu es fatigué elle lui a dit.
On est lundi. J’ai fini l’école elle a dit..
Alors Denis a répondu : « Si tu es là, c’est que tout est fini.
Il n’y a pas d’école au purgatoire. »
Ouais. C’est ça.
Le purgatoire. Et pourquoi pas l’enfer tant qu’on y est ?
« Pas encore. On verra bien. La suite au prochain épisode. »
Denis a regardé tendrement Jen, puis il a dit :
« C’est pas ton heure ptite sœur.
Ne fais pas les mêmes conneries que moi.
Ranges ton flingue. »
Jen se réveilla en sueur.
Le réveil affichait 4h07.
Elle lança un regard rapide autour d’elle, pour vérifier que tout était encore là.
Son miroir en forme de coeur, sa table basse avec son journal intime, ses posters de Kurt Cobain…
Sa bonne vieille chambre au papier peint délavé.
Elle n’avait pas quitté ce bas monde. Elle n’avait pas revu Denis depuis qu’il s’était explosé la cervelle.
Encore une fois. Encore une nuit. Toujours le même cauchemar…
Jen décida d’aller en cours. C’était peut-être pénible parfois, mais fallait bien se motiver pour obtenir son foutu brevet.
3 années s’étaient écoulées depuis le suicide de Denis.
Jen tentait de mener une vie à peu près « normale », du haut de ses 15 ans.
Denis en avait 19 quand il avait commis l’irréparable.
Plus que 4 ans se disait Jen. Plus que 4 ans et je saurais enfin si je dépasserai la date limite de péremption.
Est-ce que la majorité menait à la dépression ?
Des milliers de questions se bousculaient dans la tète de Jen.
Des milliers de questions sans réponses.
Comment son frère avait sombré dans l’alcool et la drogue. Comment il avait petit à petit quitté ce monde, sans que personne ne s’en aperçoive réellement.
Ou sans que personne ne veuille s’en apercevoir.
Denis était devenu solitaire.
Jen redoutait plus que tout la solitude.
Depuis ce jour fatal, elle ne voulait plus jamais être seule.
Tom arriva au lycée en retard, comme tous les jours.
La clope au bec, il se traînait lamentablement, marchant sur son baggy bien trop grand pour sa petite taille.
Son bouc naissant le démangeait, mais il tenait à l’entretenir, quitte à se couper avec le rasoir de son père.
La cloche sonna. Ce devait être la fin de la première heure.
Tom sourit. Il y a quelques années, il aurait paniqué, mais maintenant, il s’en foutait royalement.
Il allait inventer une excuse quelconque, et la prof de français n’en croirait probablement pas un mot, mais elle l’accueillerait dans son cours comme tous les jours.
Tom savait que dans tous les cas, c’est lui qui remporterait le conflit.
L’école était obligatoire, et il aurait fallu un motif sérieux pour le virer.
Il avait déjà fait des siennes, mais rien d’irrécupérable.
En passant devant les toilettes mal entretenues, Tom se remémora le jour ou il avait lâché 3 boules puantes pendant le cours de biologie.
Tout le monde était plié en quatre. La prof lui avait collé deux heures de retenue.
Comme d’habitude, Tom avait réagi par un haussement d’épaules.
Etait-ce censé être une punition ?
Plus il passait de temps à l’école, moins il en passait chez lui.
Tom avait beau partir largement en avance chaque matin, il était toujours en retard.
Et s’il ne traînait pas en retenue, à passer le temps en roulant ses joints avec son shit bon marché, il vagabondait dans son quartier, cherchant une occupation quelconque pour tromper l’ennui.
Non. Tom ne voulait pas rentrer chez lui.
Mais il savait bien que tôt ou tard,il y serait bien obligé…
La seconde heure de français commença.
Tom se plaça au fond, ne cherchant même pas à s’excuser de son absence.
La prof ne fit pas attention à lui.
Il se tourna vers Shane, et murmura :
« Hé mec c’est quoi le plan pour ce soir ? »
Shane le regarda d’un air mi-amusé mi-consterné.
« Mais putain ça fait 5 soirs de suite qu’on bouge… tu veux pas faire une pause ?
Rentres chez toi… mates un porno… »
« Connard. »
Tom regarda le plafond. Il se demanda s’il allait arriver à planter son crayon s’il le lançait à cette distance.
En y repensant, sa mère était bien parvenue à planter son couteau dans le tableau du salon en le lançant de la cuisine.
« T’es qu’un pauvre type…Ne t’approches pas de moi »
La mère de Tom fixait son père de façon presque inquiétante.
Quelque part, c’était une sorte de soulagement pour Tom, même si ces paroles n’étaient pas très tendres : cela devait faire au moins 15 jours que sa mère ne s’était pas adressé directement à son père.
D’habitude, il avait droit à du « Tom, tu diras à ton père que… » et suivait bien entendu le « Tu répondras à ta **** de mère », son père étant assez imaginatif en terme d’insultes.
Tom avait fini par se demander si ses parents avaient encore conscience qu’ils vivaient sous le même toit.
On aurait dit deux fantômes qui cohabitaient et se côtoyaient sans même s’en apercevoir.
Quand ils désiraient communiquer, ils s’adressaient à un intermédiaire, en l’occurrence lui.
Ce rôle ne lui plaisait pas du tout, mais il était bien malgré lui obligé de l’accepter.
« Ne t’avises pas de me parler sur ce ton » avait répondu son père
Le couteau de sa mère était planté dans le cadre du salon représentant une biche entourée de ses petits faons.
Cette image de quiétude familiale faisait un peu tache aujourd’hui.
Tom se dit une nouvelle fois qu’il était temps de décamper, maintenant qu’il avait l’assurance que sa mère reconnaissait toujours son père.
Ce soir-là, il avait regagné sa chambre, allumé sa sono et ouvert un bouquin histoire de se changer les idées.
Est-ce que sa mère allait faire un nouveau tour de lanceur de couteaux ? Avait-elle volontairement raté sa cible ?
Il ne préférait pas le savoir.
Le disque de Slipknot couvrait difficilement le fond sonore constitué des cris de ses parents qui continuaient inlassablement de « s’envoyer des fleurs ».
Tom mit le volume à fond.
Il ferma les yeux et essaya de penser de toutes ses forces qu’il était ailleurs.
Carol ouvrit les yeux.
7h30 : il était temps de se préparer pour aller en cours.
Tout juste le temps de prendre une douche, un petit déjeuner léger, et bien sur, réciter son psaume du matin.
Son père veillait au grain.
C’était comme si elle percevait son ombre au dessus de sa tète lorsqu ‘elle priait.
Elle aurait du percevoir aussi celle de Dieu.
Mais ça n’était pas le cas.
Carol n’était pas croyante pour un sou. Elle avait cessé de croire le jour ou Denis s’était logé une balle dans la tète alors qu’elle l’aimait en secret.
Son journal intime portait encore les traces de ce pénible deuil.
Carol y inscrivait aussi ses visites fréquentes à la paroisse du quartier.
Ses confessions au père Michel.
Elle se gardait bien de lui confier ses pensées de luxure.
Elle avait beau être majeure depuis bientôt 6 mois, ses parents ne voulaient pas en entendre parler.
Le sexe avant le mariage était péché disaient-ils.
Avaient-ils raison ou tort, là n’était pas la question. Elle se devait de respecter cette règle, sinon elle savait qu’elle pourrait être bannie de la maison familiale du jour au lendemain.
Son père aurait été capable de lui couper les vivres pour un simple flirt.
Et si Denis était encore en vie… S’il avait vécu suffisamment longtemps pour pouvoir « franchir la ligne » avec elle…
Alors peut-être que Carol aurait commis le péché. Peut-être qu’elle lui aurait demandé de l’emmener, de fuir loin de cette petite ville bien tranquille.
Vers un éden illusoire. Un endroit ou le vice et le péché seraient monnaie courante.
« Qu’est-ce que tu marmonnes ? » fit son père.
Bien sur. Les termes éden et vice ne pouvaient cohabiter.
Comment pouvait-elle encore se surprendre à penser tout haut ?
Carol franchit le seuil de sa maison.
Elle vérifia le contenu de son sac : ses bouquins de philo, son agenda, son porte-monnaie Winny l’Ourson et… la Bible.
Ce bouquin volumineux que son père s’empressait de glisser dans ses affaires dès lors qu’elle oubliait de l’emmener avec elle.
Forcément, il y avait le catéchisme juste après les cours.
Comment aurait-elle pu comprendre la parole de Dieu sans son ouvrage de référence ?
Carol avait déjà lu plusieurs fois la Bible. Son père l’interrogeait parfois dessus.
Putain se dit-elle. J’ai pas assez de conneries à apprendre à l’école.
Il faut en plus que je me tape les évangiles.
Une jeunesse entière consacrée à apprendre des choses inutiles.
Carol continuait d’avancer, la tète dans les nuages.
Tandis qu’elle rêvait d’un départ précipité, d’un monde sans Dieu ni théorème de Pythagore, elle vit soudain une personne qui lui rappelait des souvenirs bien trop douloureux.
La sœur de Denis, vêtue de son habituelle robe noire, marchait d’un pas décidé vers l’école.
Elles se croisèrent. Jen leva à peine les yeux.
Depuis la mort de Denis, elles n’avaient plus beaucoup de contact toutes les deux.
Jen faisait dans le gothique, tandis que Carol se devait de porter une tenue « convenable pour une jeune fille de son age ».
Et son père n’appréciait que modérément qu’elle fréquente ces « satanés païens ».
Pourtant, Carol éprouvait une forte empathie à l’égard de Jen. Elles auraient pu se rapprocher suite à leur deuil commun. Mais ça n’était pas le cas.
Ce qui détruit le monde ce n’est pas la communication avait-elle lu quelque part.
C’est le manque de communication.
Pourquoi n’apprenait-on pas ça à l’école ?
Oui pourquoi, se dit Tom.
Pourquoi ses parents avaient-ils abandonné l’idée même d’une discussion sereine quant à leurs problèmes de couple ?
Il se disait parfois que le monde, au sens technologique du terme, avait beau évoluer en permanence, ça n’était pas le cas des êtres humains.
Le monde évoluait trop vite pour ces créatures basiques.
Le monde avançait, et les êtres humains régressaient.
La communication avait beau se développer, téléphones sans fil, ordinateurs portables, Internet haut débit…à quoi bon ?
Les gens ne se parlaient même plus.
Tom n’avait que 16 ans. Ses parents en avaient plus du double.
Pourquoi avait-il parfois la sensation que c’était lui le seul adulte à la maison ?
Le cours de biologie venait de débuter, mais Tom était loin, très loin, perdu dans ses pensées.
Les mammifères marins vivent en symbiose avec la nature elle a dit, ou un truc dans le genre.
Rien à foutre.
Tom n’avait qu’une envie : grimper sur les toits pour crier sa colère à la face du monde.
Tu sais, cette espèce de boule que tu as au fond de l’estomac, qui te donne envie de vomir mais tu te retiens parce que tu veux continuer à donner bonne impression.
« Le monde entier s’écroule autour de moi, mais je continue de sourire. »
Cette sensation déplaisait terriblement à Tom. C’était comme s’il s’autocensurait.
Comme s’il voulait sauver les apparences, contrairement à ses parents qui avaient abandonné l’idée il y a bien longtemps.
Il aurait voulu tout lâcher, tout foutre en l’air, dire ce qu’il avait sur le cœur et mettre un terme à cette rancœur qui le rongeait de l’intérieur.
Mais c’était plus fort que lui : il n’y parvenait pas.
Alors il continuait à jouer le jeu : aller à l’école tous les jours, faire semblant de s’intéresser à ces cours soporifiques, et rentrer chez lui le soir pour assister à la troisième guerre mondiale.
Sourire. Répondre « ouais » quand on te demande comment ça va. Répondre « comment ca ? » quand on te demande si quelque chose ne va pas.
Sauver les apparences. Encore et toujours.
Tom se dit que s’il avait eu un peu plus de courage, un peu plus de corones dans le calbut, alors oui il serait monté sur le toit, alors il aurait dit merde à ses parents, arrêtez vos conneries.
C’était l’age sans doute. Peut-être apprendrait-il vraiment avec le temps ce que c’était d’être aigri. Tout comme ses parents.
En attendant, il se contentait de laisser faire les choses.
La fin de l’adolescence… y’aurait-il un vrai changement ?
Les changements, Jen n’y croyait plus vraiment. Tout du moins les changements positifs.
Elle sortit de son cours de maths, ou elle n’avait rien compris une fois de plus.
C’était l’heure de la « récré » : le moment venu pour se défouler, foot pour les garçons, cancans pour les filles… quel schéma pathétique mais pourtant si réaliste…
Tandis que Mark et Shaine jouaient aux durs près de la cafet’, que Tom marmonnait dans son coin en roulant son pétard, Sandra et Kim riaient à gorge déployée, qui de Steve ou de Mike avait la plus grosse…paire de colliers en argent.
C’était la mode. Il fallait jouer au gangster pour plaire aux « girls ».
Jen se fichait de tout cela, du moins c’est ce qu’elle voulait se faire croire.
En réalité, cela l’exaspérait : cette dictature de la mode la rendait quasi-hystérique, surtout quand elle contemplait ces petites pétasses en train de comparer la marque de leur string.
Putain avait-elle envie de leur dire… dans quel monde vivez-vous ?
Ces nanas dépensaient leur peu d’argent de poche dans des fringues de marque et autres accessoires de luxe. C’était semble-t-il la condition sine qua non pour être acceptée dans ce monde si cruel.
Et la personnalité n’était qu’en option. Comme la radio quand on te vend la voiture neuve.
Se mettre en avant. Afficher son appartenance.
Jen essayait tant que possible de se détourner de cela. Elle avait adopté la tenue de gothique en signe de protestation. Comme pour militer contre ce fascisme ambiant qui imposait aux jeunes filles de porter du Prada ou du Gucci.
Mais elle savait qu’elle-même ne pouvait échapper au fait d’être cataloguée.
Elle avait envie de dire merde à toutes ces petites connes qui la critiquaient sur sa tenue, qui lui racontaient qu’on leur avait dit que Marilyn Manson sacrifiait des poussins vivants sur scène et qu’ensuite il les mangeait.
Elle avait envie de leur rétorquer que leurs soucis de fashion-attitude, leur putain d’apparence, tout ça c’était des problèmes merdiques qu’elles se créaient de toutes pièces.
« Vous vous plaignez tout le temps de tout et de n’importe quoi. Vous n’êtes jamais heureuses, jamais satisfaites. Vous vivez dans un monde de surconsommation qui vous bouffe le cerveau. »
Oui, Jen aurait voulu leur dire tout ça. Elle aurait voulu leur signifier que porter une sous-marque, être ringard, ça n’était absolument rien comparé au fait de perdre son frère et de devoir vivre avec cette putain de culpabilité toute sa vie.
Mais Jen se taisait.
Jen n’était qu’une gamine paumée parmi tant d’autres.
Et elle en était parfaitement consciente.
« Ca n’est pas bien… pas bien du tout… tu en es consciente Carol ? »
Le père Michel lui faisait face. On ne fait pas la grimace à un vieux singe il lui avait dit.
Ou un truc dans le genre.
Carol était arrivée en retard au catéchisme, et surtout, surtout, elle avait les yeux bizarrement rouges.
Elle ne put nier bien longtemps son méfait : avant de venir, elle avait rencontré Tom sur le chemin qui lui avait laissé tirer sur son joint.
Le père Michel s’en était évidemment rendu compte.
Et voila qu’elle se faisait sermonner par ce vieux puceau gras du bide.
Ah ça oui se dit-elle, tu es bien gras mon ami. Ton église est bien belle. Mais expliques moi une chose, pourquoi y a t il encore des vagabonds qui crèvent la dalle devant la maison de Dieu tandis que tu te pavanes dans ta belle robe de soie cousue main ?
« Carol…Tu m’écoutes ? »
Non. Carol n’écoutait plus. Elle avait décidé de ne plus écouter ce vieil hypocrite, ce type qui avait décidé de consacré sa vie à une cause qui lui était étrangère.
Carol en avait assez de se voir imposer ses opinions religieuses par ses parents.
Il était temps de se rebeller.
Il était temps de dire merde à toute cette supercherie grotesque.
« Carol !! Carol !! »
« Ou…oui…père Michel. »
Du vent. Ce qui se passait dans sa tète était si éloigné de ce qui se passerait en réalité.
Carol le savait. Elle se faisait juste des films, encore une fois.
Elle acquiesça quand le père Michel lui dit qu’il allait en aviser ses parents, qu’elle serait certainement punie de sortie et qu’elle irait au purgatoire si elle continuait à déconner.
« Il n’y a pas d’école au purgatoire » avait dit Denis
Non, c’est vrai se dit Jen. Alors c’est peut-être pour ça qu’il est parti.
Parce qu’il n’y a plus rien après.
Plus rien à supporter, plus rien à endurer.
Plus de préjugés, plus de racisme, plus de guerre dans le monde.
C’est moche la vie se dit Jen.
Tom n’en pensait pas moins.
Croisant Jen, il se gratta le bouc, récupérant une petite boulette de shit.
Il lui fit signe. Elle acquiesça.
Ils marchèrent ensemble, quand Carol se pointa, l’air dépité.
« Rejoins nous » fit Tom
C’est la marche silencieuse des désabusés de la vie pensa-il tout haut.
Si jeunes et déjà si blasés.
C’est usant la vie se dit Carol.
Ils continuèrent encore quelques mètres et puis… il était temps de rentrer.
Finie la journée aux secondes qui durent des minutes, aux minutes qui durent des heures.
Bienvenue dans le quotidien.
Et ça recommence demain.
C’est vraiment nul la vie se dit Tom.
Tu te souviendras de cette nuit dans 20 ans maman ? Tu te souviendras de ce moment presque banal pour toi, ou tu as dit, comme si tu décidais de quitter le restaurant parce que le menu ne te plait plus, que tu quittais la maison ? C’est ça mes vacances. Chouette. J’en garderai un putain de souvenir.
Et toi Denis ? fit Jen. Tu en penses quoi ? Je dois vraiment ranger mon flingue ? Ou continuer à subir quotidiennement les railleries de ces petits trous du cul qui me servent de camarades de classe ?
Ah quoi bon fit Carol.
Un jour nous serons ce qu’ils appellent des « adultes ».
Et alors nous aurons oublié tous nos rêves et tous nos illusions.
Peut-être accepterons-nous notre condition avec un peu plus de philosophie.
….
Ou peut-être pas.
C’est douloureux la vie fit Tom.
C’est cruel la vie fit Jen.
……………..C’est la vie fit Carol.
FIN